Montréal

Père Mussie Zerai Yosief, prêtre au sein de la paroisse Missione Madre dei Cristiani de l’Archidiocèse de Montréal, a récemment reçu un doctorat honoris causa de l’Open University, au Royaume-Uni, en reconnaissance de son engagement de longue date auprès des personnes réfugiées et migrantes. Lui-même contraint de quitter son pays natal à l’adolescence, il a fait de l’accompagnement des personnes en situation de vulnérabilité une dimension centrale de son ministère. Dans cette entrevue, il revient sur son parcours, le sens de cette reconnaissance et l’appel de l’Évangile à défendre la dignité de chaque personne.

 

1. Pour commencer, pourriez-vous nous parler de votre parcours personnel, de votre vocation sacerdotale et de ce qui vous a conduit à vous consacrer au soutien des réfugiés et des migrants ?

Je suis né et j'ai grandi au sein d'une famille catholique pratiquante. Dès l'âge de 14 ans, j'ai souhaité entamer un parcours de formation sacerdotale, mais mon père a estimé qu'il valait mieux attendre mes 18 ans pour prendre une telle décision. Entre-temps, mon pays était en guerre ; à 16 ans, j'ai dû émigrer en Italie en quête de protection. J'y ai vécu en tant que réfugié pendant huit ans avant de reprendre le fil de mon rêve : devenir prêtre. Dès mon arrivée en Italie, j'ai rencontré un prêtre britannique, le père Peter Jaimse Bone, qui, pendant 30 ans, a aidé des mineurs étrangers non accompagnés à trouver un hébergement sûr et protégé. Il m'a apporté son aide et m'a également associé à ses actions en faveur d'autres réfugiés. C'était en 1992. Je consacrais alors une partie de mon temps, en tant que bénévole, à l'assister en jouant le rôle de traducteur pour les personnes qui ne parlaient ni italien ni anglais. En 1997, année de la béatification de Mgr Giovanni Battista Scalabrini, je suivais, un dimanche depuis chez moi, la messe de béatification. Je ne connaissais rien de cet évêque, mais en découvrant son histoire, j'ai été frappé par son engagement auprès des émigrés italiens. En l'an 2000, année du Grand Jubilé, après deux années de réflexion et de prière, j'ai décidé d'entrer au séminaire. Je me suis adressé à un ami, prêtre du diocèse de Rome, pour lui faire part de mon désir de devenir prêtre au service des émigrés. Il m'a mis en contact avec les missionnaires scalabriniens ; j'ai donc rejoint leur congrégation à la maison-mère, à Plaisance, tout en entamant mes études de philosophie et de théologie à Rome. Étant de rite oriental, j’ai choisi de suivre ma formation et de recevoir l’ordination sacerdotale au sein de mon rite d’origine. C’est pourquoi je me suis rendu à l’archéparchie d’Asmara pour y achever mes études théologiques, au Collège pontifical de Saint-Étienne-des-Abyssins (éthiopien-érythréen) au Vatican, où j’ai été ordonné diacre en 2009. L’année suivante, le 19 juin 2010, j’ai été ordonné prêtre au Vatican, en l’église Saint-Étienne-des-Abyssins.

2. Vous avez récemment reçu un doctorat honoris causa de l’Open University. Que signifie cette distinction pour vous, à titre personnel, et que représente-t-elle pour les personnes dont vous défendez les droits ?

Pour moi, cette reconnaissance constitue un encouragement à continuer de me tenir aux côtés des personnes vulnérables. Pour celles dont vous défendez les droits, elle représente une reconnaissance de leur dignité et de leurs droits fondamentaux.

3. Votre travail auprès des migrants vous a conduit à faire l’expérience de situations de grande vulnérabilité, notamment en mer. Quelles expériences ont le plus profondément marqué votre parcours et votre compréhension de la dignité humaine ?

Se mettre à leur place — si j’étais dans une telle situation, qu’attendrais-je des autres pour m’aider à sauver ma vie ? Il y a le commandement de notre Seigneur Jésus : « Aime ton prochain comme toi-même. » La dignité humaine n’est pas quelque chose que nous nous attribuons ; c’est Dieu qui nous l’a conférée en nous créant à Son image. Voir tous ces visages — jeunes, enfants, femmes, et même des femmes enceintes — appelant désespérément à l’aide : « Sauvez-nous ! »… tout cela vous touche profondément.

4. De quelle manière votre foi chrétienne et votre ministère sacerdotal orientent-ils votre engagement en faveur des droits des réfugiés et des migrants ?

Ma foi est le moteur de mon action. Si je veux vivre selon l’Évangile, je dois être capable de reconnaître le visage du Christ chez nos frères et sœurs les plus démunis et les plus vulnérables. Il y a notre humanité commune — cette obligation, en tant qu’êtres humains, de ne pas rester les bras croisés face à la souffrance de nos semblables, confrontés à des horreurs insupportables et indicibles.

5. Selon vous, quels sont les principaux défis auxquels sont confrontées les personnes contraintes de quitter leur pays d’origine aujourd’hui, et quelles réponses concrètes la société peut-elle apporter ?

Les personnes qui fuient leur pays rencontrent non seulement des obstacles physiques, mais aussi des barrières mentales et politiques, une indifférence face à leur détresse, voire un cynisme qui les criminalise. La première réponse de la société consiste à faire preuve d’empathie envers les migrants et les réfugiés. À partir de là, de nombreuses solutions peuvent être envisagées sur les plans politique, économique et juridique. Mais, avant tout, il s’agit de dépasser l’indifférence et l’apathie pour aller vers la compassion envers ceux qui sont contraints de quitter leur terre natale, que ce soit en raison de la famine ou de la guerre.

A. Prévenir les causes profondes. B. Protéger les plus vulnérables. C. Accueillir ceux qui ont déjà fui. D. Les intégrer à la société en créant des espaces de communion et d’inclusion dans tous les domaines de la vie civile, tout en évitant la formation de ghettos.

6. Quel rôle l’Église et les communautés paroissiales peuvent-elles jouer dans l’accueil, l’accompagnement et l’intégration des migrants et des réfugiés ?

Par sa nature même, l’Église est un espace de communion ; elle doit donc favoriser cette communion entre les personnes déjà établies et les nouveaux arrivants. Pour l’Église, la présence de ces frères et sœurs est providentielle : elle permet de vivre la charité du Christ et de témoigner concrètement de l’Évangile dans une société de plus en plus sécularisée. Les nouveaux arrivants apportent une nouveauté qui interpelle l’Église et la société dans son ensemble. L’Église doit être un instrument de dialogue et d’acceptation mutuelle ; elle ne doit pas exiger une assimilation forcée, mais reconnaître le caractère unique de chaque individu et rechercher des points communs sur lesquels bâtir une coexistence civile et religieuse.

7. Quel message souhaiteriez-vous adresser aux fidèles de l’archidiocèse de Montréal au sujet de la solidarité, de l’accueil d’autrui et de la défense des droits humains ?

Ne craignez jamais les migrants ou les réfugiés. Gardez l’esprit ouvert et faites preuve d’une saine curiosité pour découvrir ce qu’ils apportent de nouveau. En même temps, ayez une connaissance approfondie de votre propre foi, de votre culture et de votre tradition, afin de pouvoir faire face aux chocs inévitables qu’entraîne la diversité liée aux nouveaux arrivants. N’oubliez jamais que les droits des plus faibles et des plus vulnérables ne sont pas des droits « faibles » ! Les droits ne sont jamais garantis pour toujours ; ils doivent être défendus, même lorsqu’il semble qu’ils ne sont plus en péril. L’archidiocèse de Montréal doit sensibiliser toutes les paroisses à prêter attention aux besoins de la société, notamment en défendant les personnes les plus marginalisées, en réaffirmant leur dignité en tant qu’enfants de Dieu, dotés des mêmes droits et de la même dignité que quiconque.

Pour le père Mussie Zerai Yosief, l’accueil des personnes migrantes et réfugiées ne relève pas uniquement d'un engagement social : il constitue une expression concrète de la foi chrétienne et de l’amour du prochain. À travers son parcours et son témoignage, il rappelle que la dignité humaine est un don de Dieu qui doit être reconnu et défendu, particulièrement lorsque les droits des plus vulnérables sont menacés. Son message aux fidèles de Montréal est un appel à dépasser la peur et l’indifférence pour faire de nos communautés des lieux de rencontre, de communion et de solidarité.