Saint Paul dans la cité

Haute Fidélité Vol. 126 (2008) Numéro 4

Depuis le 28 juin 2008 jusqu'au 29 juin 2009, les catholiques sont invités à célébrer le bimillénaire de la naissance de Paul, à redécouvrir ses lettres dans le Nouveau Testament et à enrichir leur foi grâce à son héritage. En effet, saint Paul demeure pour les chrétiens une figure monumentale de l'Église primitive, de par ses écrits, sa passion, son rôle capital dans l'annonce de l'Évangile au monde grécoromain. Peut-il encore nous inspirer aujourd'hui ? Qu'aurait-il à dire au sujet de « l'être catholique dans la cité »?

Histoire de discuter de l'héritage paulinien et de son interpellation actuelle, j'ai rencontré Jean-Sébastien Viard, 36 ans, qui a complété récemment un doctorat en études bibliques à l'Université de Montréal. - Sabrina Di Matteo


Haute Fidélité : Vous avez consacré vos études de maîtrise et de doctorat aux écrits de saint Paul. Pourquoi vous a-t-il attiré ?  

Jean-Sébastien Viard : Mon mémoire de maîtrise étudiait la notion de liberté chrétienne dans les écrits de Paul, en la comparant à la liberté selon les philosophes grecs. Ma thèse de doctorat analysait l'identité chrétienne selon les chapitres six à huit de la lettre aux Romains. J'étais fasciné par cette époque bouillonnante à l'origine du christianisme - que les écrits de Paul reflètent -, par ses personnages, et particulièrement par les questions de la liberté, de l'éthique et du comportement chrétien, dans le contexte de la naissance des premières communautés.  

H.F. : Comment Paul a-t-il aidé les communautés naissantes à façonner leur être chrétien? 

J.-S. V. : Je dirais qu'il faut faire attention de ne pas généraliser. Les épitres sont des écrits de circonstance, destinés à une communauté spécifique pour aborder un sujet précis. Globalement, des grandes lignes se dégagent des écrits de Paul, mais on ne peut pas affirmer retrouver des propos identiques d'une lettre à l'autre.

H.F. : Comment concevoir l'actualisation des lettres de Paul, alors ? 

J.-S. V. : L'actualisation pose problème, en effet. Elle demande de prendre des précautions, en commençant par reconnaître le grand écart entre hier et aujourd'hui. Le contexte de l'écriture des lettres était caractérisé par une autre culture, une vision différente du tissu social, du bien et du mal, de la relation à Dieu... Un même problème, à cette époque et aujourd'hui, ne donne pas nécessairement lieu à une même solution.  

Même les évangiles, qui ont pour but d'instruire une communauté - par opposition à une simple lettre -, sont destinés précisement à des communautés. Ce sont des écrits contextuels. Le Nouveau Testament témoigne du passage du kérygme - le premier énoncé de foi - à la vie concrète des chrétiens d'alors. Aujourd'hui, la même question se pose: comment témoigner que Jésus est le Messie, le Fils de Dieu, qu'il est ressuscité et que l'on est appelé à la conversion ? À ce défi d'actualisation du kérygme s'ajoute la nécessité de tenir compte de tout ce qui est venu avant nous dans la tradition du christianisme. Ce bagage nous fournit bien sûr des repères, mais en même temps, cela fait qu'on ne peut pas « inventer la foi » comme l'ont fait les acteurs de l'Église naissante. Ils se voyaient en plein bouleversement cosmique, ils étaient interpellés et inventifs. 

Actualiser les lettres de Paul, c'est donc possible, à condition d'être prudent et de s'équiper pour comprendre le contexte de leur rédaction. Je crois qu'il faut éviter « d'appliquer » directement le texte à nos situations.  

H.F. : Si on ne peut pas dégager une fiche d'identité chrétienne selon Paul, il reste qu'il propose certains repères essentiels, notamment dans la lettre aux Romains. Quels sont-ils ?  

J.-S. V: Paul n'a pas fondé la communauté chrétienne qui était à Rome. Il projetait de poursuivre l'évangélisation en se rendant en Espagne, et en passant d'abord par Rome. Il écrivait donc pour préparer son séjour et clarifier sa vision de la Bonne Nouvelle et son rôle dans la mission d'annonce. Cette lettre est la plus longue de celles attribuées à Paul. Sa structure et sa cohérence portent à croire qu'elle est l'une des plus tardives - peut-être sa dernière avant la lettre à Philémon, écrite en captivité. Elle brosse un tableau important de sa vision du christianisme.  

En ce qui concerne l'être chrétien, la lettre aux Romains donne effectivement plusieurs repères. Premièrement, l'identité chrétienne se définit en rupture. Rupture avec le monde précédent, caractérisé par le péché, les mauvaises influences et l'asservissement à la loi juive. La communauté de Rome était en fait composée de juifs et de grecs. Cette rupture implique un changement radical de comportement. Paul l'illustrera par l'image-choc de l'esclavage, qu'il emploie tantôt dans un sens négatif, en lien avec la situation sociale, tantôt dans un sens positif et philosophique, en parlant de lui-même comme l'esclave du Christ 1

Deuxièmement, Paul propose Christ comme figure emblématique de l'existence chrétienne. Le destin de Christ, mort et ressuscité, structure la vie chrétienne selon trois pôles : le passé, le présent et le futur. La mort de Christ appartient au passé. Paul la comprend aussi, en ce qui concerne les baptisés, comme la mort de l'homme ancien, qui n'est alors plus esclave du péché. Le présent des chrétiens est une vie de communion et de communauté en Christ, grâce à la présence de l'Esprit.  

Enfin, le futur, conséquence de la résurrection de Christ, est aussi celui des baptisés : ils seront aussi ressuscités. Bref, le présent est déterminé par la mort de Christ mais doit être cohérent avec une vie en Christ et avec l'espérance de la vie future avec lui.  

Troisièmement, l'être chrétien est caractérisé par une interpellation éthique très forte. Les chrétiens sont appelés à un comportement droit et juste. Les écrits pauliniens reflètent un certain nombre de principes fondamentaux pour le comportement chrétien : l'imitation des chefs de communauté, la fraternité et la justice, l'amour et l'édification de la communauté, où tout ce qu'on fait doit être pour le bien collectif.  

Quatrièmement, Paul comprend la vie chrétienne comme étant temporaire. Les chrétiens attendent la fin des temps pour connaître la plénitude du Royaume de Dieu. L'identité chrétienne était donc une identité en tension, en transition. Aujourd'hui, cette tension n'est plus apparente. L'événement radical de Jésus n'est pas un passé récent, pour nous. C'est plutôt des siècles de christianisme. Et l'attente d'un futur imminent est à peu près disparue. J'ose même dire qu'il y a beaucoup d'incertitude sur ce qu'est être chrétien, aujourd'hui.  

H.F. :On peut difficilement prendre les lettres de Paul, surtout aux Romains, comme des recettes pour bien définir l'identité chrétienne. Elles nous renvoient cependant vers nousmêmes, elles nous posent question.  

J.-S. V. : À partir du moment où l'on n'a plus d'identité, on cesse de se distinguer. Notre raison d'être est remise en question. Dans notre société, un chrétien peut sembler vivre comme un non-chrétien ! On se confond facilement avec le reste de la population, même avec des gens d'autres religions... parce qu'on se perçoit frère et soeur de tout le monde. L'Église d'ici ressemble au peuple hébreu au désert, un peuple itinérant, qui perd même ses lieux de rassemblement. On s'en va vers une minorité... mais on peut encore être minorité visible.  

Qu'est-ce qui va nous distinguer comme chrétiens au milieu de la cité ? La différence et l'altérité construisent notre identité. Ilme vient à l'esprit qu'il faut d'abord devenir corps, pour espérer redevenir communauté. On se dit Corps du Christ, mais est-ce qu'on le vit ? Il nous faut cultiver un lien différent de celui qui caractérise la société, qui tend vers l'individualisme, et il nous faut nous demander ce que l'Église, comme communauté de chrétiens, apporte à la communauté humaine plus large. Bref, c'est à nous d'être ensemble signe du Royaume futur, dans le présent. 

Entretien avec Jean-Sébastien Viard

1 Paul, serviteur de Jésus Christ, appelé à être apôtre... (Romains 1,1). Le grec doulos est souvent traduit par serviteur, mais son sens le plus littéral est celui d'esclave. 

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