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De dimanche en dimanche: L’évolution de la célébration eucharistique

Haute Fidélité Vol. 126 (2007) Numéro 1

Le père Guy Lapointe, dans l'église Saint-Albert-le-Grand.  © Sabrina Di MatteoGuy Lapointe, o.p., spécialiste de la liturgie et des sacrements, a enseigné pendant 32 ans à l'Université de Montréal. Il est actuellement rédacteur en chef de la revue de formation liturgique Vivre et célébrer. Dans cet entretien, il partage ses réflexions sur l'évolution du sens du dimanche et de la célébration eucharistique dominicale, au Québec. Quarante-cinq ans après la réforme liturgique du concile Vatican II, où en sommes-nous ?

Sabrina Di Matteo : Pour nos lecteurs plus jeunes... à quoi ressemblaient les dimanches et la célébration eucharistique dominicale, au Québec, il y a cinquante ans ?  

Guy Lapointe : Avant les années 1960, c'est-à-dire avant les grandes années du concile et le début de la Révolution tranquille, le dimanche se caractérisait par une « ritualité » très fermée, très calme. Il fallait aller à la messe le dimanche. À l'époque, les messes basses étaient suivies de la grand'messe de 10 h ou 11 h, à laquelle les fidèles ne communiaient pas. Le dimanche, la famille allait d'abord à la messe de 7 h 30, à jeun, pour communier, puis elle revenait à la maison pour déjeuner. Ensuite elle retournait à la grand'messe, qui était tout de même une grande fête, avec la musique, le chant grégorien. Les gens sentaient qu'il s'y passait quelque chose. C'était le geste important à poser dans la journée du dimanche.

Le dimanche se poursuivait avec un repas du midi un peu élaboré, suivi de la visite de parents et d'amis en aprèsmidi. Cela dure encore aujourd'hui. Même avec nos dimanches très bousculés, on se visite, on se reçoit.

S.D.M. : Comment a été reçue l'annonce de l'ouverture du concile Vatican II, en 1962 ?

G.L. : Déjà, dans les années 1950-1960, on percevait dans la population une sorte de grondement de fond, tant au plan social que religieux. À ce  moment, un lien s'est établi entre le début de la Révolution tranquille, avec la mort de Maurice Duplessis, et la décision de Jean XXIII d'ouvrir le concile Vatican II. Les médias et l'ensemble de la population sont alors entrés dans l'attente du concile.  

Au cours de cette période, les catholiques commençaient à prendre des distances, avec beaucoup de culpabilité, bien sûr, de l'expression de la foi à travers la messe du dimanche, certaines fêtes de semaine et des dévotions. D'ailleurs, en 1960, le cardinal Paul-Émile Léger a organisé la «Grande mission 1 », sur le thème Dieu est notre Père. Il souhaitait ainsi donner un nouveau souffle de foi à l'Église de Montréal. Mais l'événement est plutôt venu marquer la fin de quelque chose, sans toutefois être perçu comme un échec. Il y avait là quelques ambitions auxquelles les gens n'ont pas répondu, par une sorte d'indifférence, je pense, même s'ils aimaient beaucoup le cardinal Léger.  

S.D.M. : Comment la réforme liturgique promulguée par le concile s'est-elle implantée ? Quels ont été ses effets ?  

G.L. : Le dimanche a évolué très rapidement dans sa situation sociale comme dans sa dimension religieuse. Lorsque le concile a décrété que l'eucharistie pourrait être célébrée en français, les gens se sont dits: « On va tenter l'expérience », car ils attendaient quelque chose de nouveau. Or ce n'était pas si facile que cela, la liturgie en français ! On s'est rendu compte qu'on ne comprenait pas le langage et les textes liturgiques, peu importe la langue !  

Je ne suis pas sûr que la pédagogie du mouvement liturgique ait été très forte. Tout le monde a été pris par surprise. Les prêtres, l'assemblée n'étaient pas préparés, alors on prenait toutes sortes d'initiatives. 

Des jeunes préparaient des messes avec de la musique très moderne, des guitares, un band. Cela ressemblait parfois à des discothèques ouvertes... les fameuses «messes à gogo ». On peut en rire aujourd'hui, mais je veux souligner que c'était un effort. Les jeunes pouvaient entrer dans le rituel, et le mettre à leur image.Mais au bout de quelques années, on ne les a plus revus. 

En même temps est apparu un mouvement de démobilisation d'une très forte majorité de croyants, pour lesquels la messe dominicale « obligatoire » n'avait plus de sens. Cela se passait dans un contexte sociologique très mouvant : les nouveaux mouvements de spiritualité, les nouvelles religions... Ils ont pris toute la liberté de quitter sur la pointe des pieds, sans crise.  

S.D.M. : Entre les lendemains du concile et aujourd’hui, quels défis sont nés ?

G.L. : Il y a d'immenses défis liés à la célébration eucharistique, à commencer par sa place dans la journée du dimanche. Que le dimanche en soit un de magasinage, de travail... cela fait partie de la modernité.Mais il faut redécouvrir l'importance de l'assemblée du dimanche. Les premiers chrétiens disaient qu'ils allaient à l'assemblée, à l'ekklesia, en grec. « Faire Église », c'est donc d'abord « faire assemblée ». Il y a là un renversement, à mon avis, que les catholiques ont besoin de faire chez nous. Ce qui est premier, c'est l'assemblée, et nous devons prendre conscience de sa dimension humaine. La messe n'est pas un rituel individuel. Ce sont des hommes, des femmes et des enfants qui se rassemblent.

Il y a un travail à faire pour « réinviter » les gens à faire assemblée. D'abord, faire prendre conscience aux croyants qui cherchent « à pratiquer leur foi », que le dimanche reste encore le jour de la résurrection. Est-ce qu'on est capable de se réserver une heure pour, ensemble, réapprendre le partage du pain « en mémoire du Seigneur » ?

Comment donner le goût de prendre le temps de se rassembler ? Je peux paraître rêveur... mais je pense que la liturgie est un grand moment de poésie et de créativité. On n'est pas obligé de faire grandiose, mais il faut « bien faire ». Des choses très simples, qui ont du sens pour les gens. De la belle musique... Prendre le temps de faire silence, ensemble. Partager le pain, qui nous renvoie à nos engagements sociaux, qui nous renvoie dans le monde. C'est aussi cela, « pratiquer sa foi ».

S.D.M. : On est loin d'avoir tourné la page du concile, à vous entendre. Par où commencer, pour relever ledéfi d'une « rénovation » de laliturgie ?

G.L. : Nous devons mettre l'accent sur l'intelligence et l'art de la liturgie, dans nos institutions de formation. Ce n'est pas juste comment on célèbre, mais pourquoi on le fait, et comment on «met en scène » telle ou telle piste de sens. Les évêques, les prêtres et les laïcs ont une responsabilité de mise en oeuvre intelligente de la célébration de l'eucharistie. Si on la veut vivante et vivifiante, il faut se donner la liberté de créer, dans l'aménagement du rituel officiel. Et pour cela, il faut le connaître, et connaître l'histoire de l'eucharistie. Le drame de beaucoup de prêtres, d'animateurs et d'animatrices d'assemblées liturgiques, c'est qu'ils sont comme dépourvus par rapport au sens historique et aux possibilités qu'ils ont pour créer avec le rituel, tel qu'il est. Mais l'avenir repose sur cette mise en oeuvre de l'espace de célébration.

Il faut aussi arrêter de penser qu'un rituel, c'est tout fait d'avance. Un prêtre qui prend son Prions en Église et regarde les textes dans la sacristie, juste avant la célébration, rate son coup ! Il faut qu'il y ait quelque chose d'intelligent qui se passe, autrement, l'assemblée va s'ennuyer. C'est un travail énorme, une responsabilité, une vigilance.Mais le président est un vigilant. Il « veille à »...

Nous devons réaliser qu'une tradition ne nous enferme pas, mais nous donne ce qu'il faut pour créer du neuf à même la tradition. C'est ce qu'il faut tenter de faire dans nos célébrations.

S.D.M. : D'après vous, redécouvrir l'importance de « faire assemblée », est-ce une clé pour nous aider à retrouver un sentiment d'appartenance à une communauté ?

G.L. : Oui, pour moi, c'est la clé. Et je pense qu'il faut accorder beaucoup plus d'importance à ce geste du rassemblement, qui va aider à recréer une communauté. Lorsque la paroisse était structurée et géographique, les paroissiens faisaient communauté. Mais cette époque est finie, et nous avons maintenant un problème humain énorme. Les gens ne se reconnaissent plus le sentiment d'appartenir à un groupe. Et que dire du problème des prêtres ! On m'a parlé d'un prêtre, dans l'Outaouais, qui a quatre ou cinq paroisses à visiter le dimanche. Il commence la messe et il doit partir avant la fin pour se rendre à la prochaine paroisse... On est dans du cirque, carrément ! 

Maintenant, comment la façonner, comment la faire naître, cette communauté ? Qu'y a-t-il autour de l'assemblée qui peut favoriser la création du tissu communautaire ? Un café après, une activité familiale ? Il y a des bons coups qui se font.  

Je pense que c'est à partir de l'assemblée que la communauté peut advenir. Ce n'est pas le contraire. Le seul moment où la communauté dispersée se rassemble, c'est quand elle vient pour faire eucharistie, pour rendre grâce. L'eucharistie fait l'Église, et l'Église fait l'eucharistie. Mais on ne pourra jamais faire la pleine expérience de la foi chrétienne, si l'eucharistie n'est pas en son coeur. Cela m'apparaît fondamental. Il faut qu'on se mette au travail, et qu'on ravive le feu sous la cendre.  

HF 126-1 8

Propos recueillis par Sabrina Di Matteo

1 La « Grande mission » voulait identifier les besoins pastoraux de l'époque et permettre la redécouverte d'enseignements théologiques fondamentaux sur l'Église, sur les responsabilités des laïcs et sur les communautés chrétiennes. Voir <www.diocesemontreal.org/histoire/eveques/leger/4_eve_58_67.htm>.

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