Démission

Au début de l’année 1950, un événement tout à fait imprévu secoua la population catholique de Montréal. Confirmant des rumeurs qui circulaient sous le manteau, les journaux du 9 février publièrent la nouvelle de la démission de Mgr Joseph Charbonneau, comme archevêque de Montréal. Que s’est-il donc passé ?

Ceci en bref : le 2 janvier précédent, le courrier de l’archevêque contenait une lettre de la Secrétairerie d’État, lui demandant de présenter sa démission, avec des justifications que nul n’a vues. Cette démission n’était donc pas un geste de sa part; elle lui était dictée. L’archevêque demanda aux autorités vaticanes de se faire entendre, de présenter sa défense. Cela lui fut refusé. La décision était prise, il devait s’y soumettre.

Survenant au cours d’un épiscopat encore jeune, une telle démission créa un étonnement, un choc, une consternation même, chez les prêtres et les fidèles du diocèse. Pourquoi ? Quelles raisons mystérieuses pouvaient la justifier ? On y alla d’hypothèses. Problème politique ? Affrontement avec le gouvernement provincial dirigé alors par M. Maurice Duplessis ? Prise de position de l’archevêque sur des questions sociales ? Divergence de vues à l’Assemblée des évêques du Québec ? Pressions exercées sur Rome et par qui ? Style d’administration laissant à désirer ? Aucune de ces hypothèses n’a pu être vraiment étayée. Des témoins crédibles, des personnes près de l’événement les ont contestées ou démenties. Nous en sommes encore là avec des bribes d’informations.

Ce que nous savons, c’est que le 31 janvier, Mgr Charbonneau quitte Montréal. Il part pour Victoria, en Colombie-Britannique, où il vivra neuf ans, jusqu’à sa mort, dans l’anonymat et la plus grande simplicité, évitant toute publicité. Il visite les malades de l’hôpital Saint-Joseph, accepte d’être aumônier de la Maison provinciale des Sœurs de Sainte-Anne. Il lit abondamment, répond à des nombreuses lettres, accueille beaucoup de visiteurs. Ses jours passent, s’écoulent dans la prière, dans des services rendus, dans les souvenirs sans doute. En 1955, une crise cardiaque. L’après-midi du 19 novembre 1959, il rend l’âme à l’âge de 67 ans.

Ses obsèques furent imposantes à Victoria et à Montréal. Mgr Hill, évêque de Victoria, invita Mgr Laurent Morin, évêque de Prince-Albert et ancien vicaire général du défunt à Montréal, à prononcer l’éloge funèbre.

L’archevêque de Montréal, le cardinal Léger, était en route vers Rome pour y faire sa visite ad limina. Il adressa un message à l’archevêché, disant son « grand désir de voir notre prédécesseur reposer dans la crypte des évêques de Montréal » et encourageant tous les prêtres et les fidèles de Montréal à prier pour celui qui fut, durant dix ans, leur père spirituel.

À Montréal même, le 27 novembre 1959, dans la Cathédrale, d’émouvantes funérailles furent célébrées en présence d’une foule considérable, composée d’évêques, de prélats, de supérieurs religieux, de prêtres particulièrement touchés par le décès de leur ancien archevêque, des membres de sa famille, d’amis, de représentants de tous les gouvernements, de fidèles de tous les milieux. Mgr Sebastiano Baggio délégué apostolique au Canada, en poste depuis peu au pays, prononça un éloge funèbre qui révéla une particulière connaissance du défunt. Il eut ces mots évocateurs :

« La majesté de la mort et sa sublime transfiguration dans la foi et dans la liturgie de l’Église prennent encore plus de relief auprès du cercueil d’un évêque, et surtout de cet évêque à la biographie inquiétante, signée si profondément par le scandale de la croix… »

Mgr Joseph Charbonneau n’avait rien demandé d’autre que d’être inhumé simplement dans le cimetière de sa paroisse natale. Lui qui avait choisi comme devise épiscopaleAd augusta per angusta (Vers les sommets par des voies étroites) entra, dans la chapelle où reposent ses confrères évêques, soutenu par la sympathie d’un délégué apostolique, par la prière d’une foule recueillie et reconnaissante, et avec la croix qu’il avait portée.

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