Miséricorde olympique

Rio, aux premiers jours des compétitions olympiques de natation. Huit nageurs prennent place sur les petits socles de départ au bord de la piscine. « À vos marques » dit le préposé au départ. «  Prêts », ajoute-t-il presqu’aussitôt. Les nageurs sont penchés, tendus de tout leur être. D’une seconde à l’autre, le signal sera donné. Or, le starter tarde un tout petit peu à lancer la course et alors se produit une catastrophe pour l’un  des nageurs : il vacille sur son socle, perd l’équilibre et bascule misérablement, comme au ralenti, dans la piscine. Toute la procédure de départ est annulée. Les autres nageurs descendent de leurs socles. Le jeune nageur qui n’était pas parmi les favoris sort de la piscine et se met à  pleurer. Il sanglote comme l’apôtre Pierre après son reniement. Il connaît les conséquences de sa maladresse : la disqualification automatique. Son rêve de participer aux Jeux olympiques s’évanouit. Tant d’années d’efforts et de sacrifices en vain! C’est l’humiliation planétaire. Quelle bévue! Il ramasse ses affaires et retourne péniblement dans le vestiaire. La foule silencieuse le suit des yeux et mesure le drame du jeune homme. Quelques instants plus tard, le nageur ressort du vestiaire, dépose ses affaires près de son point de départ et remonte sur son socle comme les autres nageurs. Le juge a estimé en effet que le starter avait « peut-être » mis un peu trop de temps avant de sonner le départ, ce qui pouvait excuser le faux mouvement du nageur fautif. Ovation monstre de la foule qui avait le cœur brisé pour le pauvre sportif un peu gauche et qui souhaitait visiblement qu’on lui fasse miséricorde.

Tous devinaient le soulagement du nageur à qui une seconde chance était donnée. Le moment venu, il a plongé comme les autres, a nagé de son mieux, sans doute avec une énergie décuplée. Il a fini malgré tout parmi les derniers mais il a sûrement reçu une leçon de vie précieuse. Il a fait une expérience de miséricorde. C’est plus important qu’une médaille.

C’est ainsi que je me représente le Jugement du Seigneur quand je mourrai. Je ne peux pas croire qu’il ne sera pas au moins aussi miséricordieux qu’un juge de natation qui a fait preuve de gros bon sens en refusant une interprétation rigoureuse d’un règlement et en donnant une seconde chance à celui qui avait failli. Le Jugement qui m’attend, c’est justement le « bon jugement » de mon Père du ciel qui ne veut pas qu’une vie d’efforts, de sacrifices et d’amour soit gâchée par des étourderies, des faiblesses, des maladresses ou même des mesquineries. « Dieu est plus grand que notre cœur » dit Saint Jean.

Je repense à ce jeune nageur. J’aime croire qu’il ne sera plus jamais le même homme grâce à cette expérience de miséricorde un peu voilée. Recevoir une seconde chance transforme souvent une vie. C’est de nature à attendrir le cœur de quelqu’un qui comprendra mieux ensuite la faiblesse des autres et leur fera peut-être, à son tour, miséricorde. Et la terre nouvelle adviendra un peu plus.

 

Source : Le blogue de Abbé Alain Roy


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