Des funérailles miséricordieuses

Quatre jours après les funérailles très médiatisées de René Angélil, j’ai présidé celles d’un parfait inconnu dans la paroisse dont je suis le curé. Nonagénaire, fils unique, veuf et sans enfant, il était visité de temps en temps par une travailleuse sociale envoyée par la Curatelle publique qui s’est chargée d’organiser les funérailles. Son caractère particulier ne le prédisposait pas aux liens d’amitié ou de bon voisinage. Ses arrangements funéraires avec notre paroisse étaient faits depuis quelques années déjà. Il avait fréquenté nos assemblées jusqu’à ce qu’il ne soit plus capable de se déplacer. Il est décédé dans sa maison dont il était très fier.

Me doutant qu’il n’y aurait sans doute pas beaucoup de participants à ses funérailles, j’avais alerté les paroissiens aux messes dominicales, les invitant à venir accompagner ce frère dans la foi dans son passage vers le Père. Le mardi matin à 11 heures, l’entrepreneur funéraire est venu déposer le corps dans l’église. Aucun membre de sa famille, aucun voisin, aucun ami, aucun ancien collègue de travail, aucune connaissance autre que la travailleuse sociale. Personne d’autre. C’était la première fois de ma vie que je voyais une telle situation.

Par bonheur, environ quatre-vingts paroissiens avaient répondu à mon invitation. Personne n’avait de souvenir de lui. Nous n’avions même pas une photo pour imaginer un peu son visage et peut-être le reconnaître. Tout ce que nous savions de lui grâce à la travailleuse sociale, c’était le travail qu’il avait exercé (acheteur chez GE) et la fierté qu’il avait de sa maison bien entretenue. C’est mince…

Ce matin-là, de l’aveu même des paroissiens, nous avons vécu de grandes choses. Nous avons d’abord compris la vraie nature des funérailles. Malgré la croyance populaire, elles ne sont pas d’abord un hommage au défunt. De fait, nous ne pouvions rendre hommage à Yvon (prénom fictif) puisque personne ne le connaissait. Les funérailles sont un rassemblement de la communauté chrétienne qui, à l’occasion du décès de l’un des siens,  veut entendre la Parole de Dieu, prier pour lui et lui dire adieu en le confiant au Seigneur. Ce mardi-là, nous avons expérimenté des funérailles à l’état pur. Tous regroupés dans la place d’accueil de l’église, nous avons reçu la dépouille d’Yvon comme si c’était un membre de notre propre famille. Nous l’avons accompagnée jusqu’en avant, près du cierge pascal. Les textes bibliques avaient été choisis pour redire que le Seigneur n’oublie personne, qu’il a gravé nos noms dans la paume de ses mains. L’homélie s’est inspirée du travail d’Yvon et de sa maison, deux réalités qui pouvaient nous aider à comprendre quelque chose de la vie éternelle dans la maisonnée de Dieu. Nous avons chanté et prié pour notre frère inconnu.

Au moment de signer le registre, j’ai dû désigner deux paroissiens en guise de témoins puisqu’il n’y avait personne qui connaissait Yvon. Nous l’avons ensuite reconduit à la porte de l’église et au corbillard qui l’a emmené vers sa dernière demeure.

Beaucoup de paroissiens et paroissiennes sont restés pour échanger avec moi. L’une d’elles a dit : « C’est la première fois de ma vie que je sens Dieu si proche ». Une autre : « Nous étions vraiment, ce matin, le corps du Christ ».  En fait, nous avons expérimenté ensemble un amour totalement gratuit. Nous n’avions pas d’autre raison d’être là que notre foi et un amour désintéressé, un agapè comme celui du Bon Samaritain. Nous étions venus par pure gratuité et cette gratuité, c’est Dieu. On appelle cela de la miséricorde. J’étais très fier de notre communauté qui avait bien compris son rôle et s’était mobilisée. Nous avions vraiment constitué une famille. Yvon n’en avait pas eu d’autre que cette famille chrétienne mais au moins, elle ne lui avait pas fait défaut. C’est ça, l’Église. Une famille, le corps du Christ, ce par quoi il se rend présent. Quand on  fait véritablement Église, on sent Dieu. Quelques-uns disaient qu’au fond, il devrait en être ainsi à toutes les funérailles. Une communauté rassemblée sans nécessairement de lien affectif avec le défunt. Le lien de foi suffit. Nous sommes frères et soeurs par le Christ. Par lui, avec lui et en lui.

Nous avions l’impression d’avoir accompli une mission importante ensemble. Nous étions fiers de nous. Cette expérience nous a soudés davantage. Et je crois que les paroissiens ne verront plus jamais les funérailles de la même façon…Merci, Yvon.

Alain Roy

Curé de St-Joachim de Pointe-Claire

Source : Le blogue de Abbé Alain Roy


8 réponses à to “Des funérailles miséricordieuses”

  • Marie-Josée Poiré:

    Merci Alain pour cette réflexion sur la vraie signification des funérailles et le rôle incontournable de la communauté chrétienne pour accompagner le défunt ou la défunte dans ce passage !

  • Nestor Turcote:

    Jadis, les funérailles étaient une prière communautaire (habituellement une messe) pour tous les défunts. Y compris évidemment la personne décédée. En latin, on parlait au pluriel : Requiescant in pace ! Malheurement, on a perdu ce sens du Corps mystique et les funérailles dont devenues une apothéose au défunt…Félicitations, monsieur l’abbé, pour votre initiative de refaire le Corps mystique pour un pur inconnu. Dieu est présent où deux ou trois sont réunis en mon NOM…

  • Élisabeth:

    Cher Alain,
    La question que je me pose en lisant ce beau message sur les funérailles, c’est : »Où étions-nous quand il était seul dans sa maison? Comment se fait-il que personne de la communauté ne le connaissait puisqu’il avait fréquenté vos assemblées jusqu’à ce qu’il ne le puisse plus? Le fait d’être mal commode est-ce suffisant pour devenir un parfait inconnu et mourrir seul sans l’aide d’une communauté qui ne l’a pas accompagné quand il n’était plus capable de venir aux assemblées? Mais qu’est-ce qu’un Corps? Qu’est-ce qu’une famille? N’y aurait-il pas eu parmi ces quatre-vingt-quatre paroissiens plusieurs d’entr’eux qui auraient été heureux d’accompagner ce paroissien inconnu au moment où il ne pouvait plus venir? D’être là quand il va se préparer à mourir? Un minimum… que quelqu’un en ait le souvenir… Souvenir d’un homme qui venait fidèlement aux assemblées, puis, qui n’a eu de Dieu, qu’un travailleuse sociale, fidèle, mais personne pour venir lui apporter Jésus quand il ne le pouvait plus. N’avons-nous pas à rougir de notre indifférence dans nos Églises? Heureusement que Dieu voit et pourvoit dans le secret! Heureusement que l’État offrait l’aide de la curatelle pour ce bon vieillard!

  • Roger Michel Leblanc:

    Merci abbé Alain Roy,

    Merci pour cette sensibilité humaine et votre respect de l’homme, de l’Homme;
    Merci pour cette ouverture et votre miséricorde face à une société du jettable…….même au niveau de la maladie et de la mort;
    Merci pour cet accompagnement de Pasteur que vous faites avec vos brebis, fidèles, croyants, non-croyants, à tout être humain quelque soit sa race, sa langue, ses origines……..;
    Merci pour ces billets qui nous convient à une réflexion profonde et balise notre Agir et notre façon d’Ëtre;
    Merci d’être un phare, une lumière sur notre chemin dans les pas du Christ, dans la réalisation de notre mission.

    Roger Michel Leblanc
    Diocèse de Sherbrooke

  • Raymonde Morvan-Guévin:

    Bonjour Alain,

    Merci de ce beau partage. Il suscite une bonne réflexion sur cette dure réalité qu’est la solitude …
    Il nous confirme à quel point, naître dans une famille aimante est un privilège et que faire partie de la grande famille des enfants de Dieu l’est encore davantage.
    Demandons-nous qu’est-ce qu’on veut dans la vie … entretenir des liens solides et vrais avec nos proches? Nous avons aussi notre part de responsabilité là-dedans mais elle est encore plus importante au niveau de notre vie de foi, la gardons-nous vraiment vivante???
    Merci encore de ce partage!

  • Lorraine Bordeleau:

    Bonjour ,
    J’ai lue ce très beau texte. Il m’a beaucoup touchée .Il est très vrai que c’est un moment très important dans la vie ,j’ai réalisé l’an passé au Fêtes en regardant le tit JÉsus dans la crèche les bras ouvert près a nous accueillir que le Seigneur nous tendait ses bras pas seulement une fois mais deux fois en le regardant sur la croix 9il a encore les bras tendus près à nous accueillir . C’est très beau moi C’est sur que je veux avoir des funérailles et non une célébration de la parole car je trouve qu’i manque de quoi .Merci pour ce beau témoignage

  • Laurier Albert:

    Merci de partager ce bon moment d’Église. J’abonde dans le même sens que toi pour la raison d’être des funérailles: un temps d’accueil sans condition et d’amour miséricordieux.

  • Gisèle Turcot:

    Très touchant!
    Une communauté soudée par le Christ, par en-dedans, voilà ce que ça donne.
    Si le péché est souvent manque d’humanité, la présence est appel et signe de grâce.

    merci aux pasteurs d’être là pour chacun des enfants de Dieu.
    Gisèle