21 septembre : L’évangéliste Matthieu par lui-même

Ce texte est tiré en partie d’un chapitre de mon nouveau livre Jésus raconté par ses proches.

Mon nom est Lévi, dit Matthieu. Je suis galiléen de Capharnaüm, le dernier apôtre appelé par Jésus. J’étais collecteur d’impôt, donc très impopulaire auprès des gens que je taxais à outrance. J’étais un pécheur, un publicain, à la solde de l’empereur romain. Je comprenais la réaction négative des apôtres quand Jésus m’appela à sa suite.

Un jour, il posa son regard sur moi, comme s’il discernait une urgence. J’étais assis à mon bureau de publicain, près de la place du marché, et je sentis mon âme mise à nue. Ah! le regard de Jésus ce jour-là. Comme il était pénétrant de tendresse, rempli de miséricorde. Il m’appela d’un ton décisif : « Viens. Suis-moi ! »

Alors, je le suivis avec empressement. Je sortis derrière le comptoir sans m’occuper de ramasser les pièces de monnaie éparses, de fermer le coffre. Rien. Je me sentais aimé et non pas condamné. Moi qui étais perdu, il m’avait retrouvé. En me regardant, il m’avait ressuscité, ainsi je m’étais levé. Je lui demandai : « Où allons- nous, Seigneur ? Où me conduis-tu? »

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« Je veux aller dans ta maison. Veux-tu donner l’hospitalité au Fils de l’homme ? »

Il appela alors ses disciples, ébahis de se diriger vers ma maison. La route était ensoleillée, aucun apôtre ne parlait, tant ils étaient stupéfaits. Ils sont entrés chez moi ; mes serviteurs leur ont apporté de l’eau et des boissons. Je voulais célébrer ma renaissance, j’ai donc invité des amis, ce serait ma dernière fête avec eux.

Mon repentir avait lavé mon âme. Le Maître avait brûlé mes péchés au feu de sa miséricorde ; il avait cicatrisé les blessures de mon cœur, renouvelé ma pauvre âme malade. Il ne m’avait pas jugé selon les apparences. Je me sentais tellement léger. Sa douceur avait vaincu le mal.

Ils étaient tous à table dans ma maison : Jésus, les apôtres, des collecteurs d’impôts et beaucoup d’autres pécheurs. Judas Iscariote, qui semblait très mal à l’aise parmi ces gens impurs, fit savoir à Jésus que c’était très imprudent de sa part de manger avec ces individus : « Rabbi !  Si tu as décidé de ta ruine, il faut le dire tout de suite ».

On entendait les pharisiens scandalisés qui disaient aux disciples : « Pourquoi votre maître mange-t-il avec les publicains et les pécheurs ? »

Jésus, qui avait entendu, déclara humblement : « Je suis venu pour soigner et purifier les âmes malades, blessées, souillées. Elles aussi ont besoin du Sauveur, et moi je viens les sauver. Il est urgent d’aimer. Comprenez-vous cela ? Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. Allez apprendre ce que signifie cette parole des prophètes : Je veux la miséricorde, non le sacrifice. En effet, je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. »

Jésus comparait cette génération de pharisiens à des gamins assis sur les places qui en interpelaient d’autres. Ils jouaient de la flûte, mais eux ne voulaient pas danser ; ils entonnaient des chants de deuil, mais eux ne se frappaient pas la poitrine. Cette génération n’avait envie de rien et elle trouvait toujours l’objection pour justifier leur passivité. Jésus en tira cette conclusion :

« Jean Baptiste est venu, en effet ; il ne mange pas, il ne boit pas, et l’on dit : “C’est un possédé !” Le Fils de l’homme est venu ; il mange et il boit, et l’on dit : “Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs.” Mais la sagesse de Dieu a été reconnue juste à travers ce qu’elle fait. »

On reprochait également à Jésus et à ses disciples de ne pas jeûner, alors que les disciples de Jean Baptiste et les pharisiens jeûnaient. Il y avait toujours quelqu’un pour critiquer. Pourtant, le Maître guérissait les malades, pas le Baptiste. Il répondit :

« Les invités de la noce pourraient-ils donc être en deuil pendant le temps où l’Époux est avec eux ? Mais des jours viendront où l’Époux leur sera enlevé ; alors ils jeûneront. Personne ne pose une pièce d’étoffe neuve sur un vieux vêtement, car le morceau ajouté tire sur le vêtement, et la déchirure s’agrandit. Et on ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres ; autrement, les outres éclatent, le vin se répand, et les outres sont perdues. Mais on met le vin nouveau dans des outres neuves, et le tout se conserve. »

La nouveauté de l’Évangile que je découvrais ne pouvait pas s’accommoder des anciennes pratiques. L’époux d’Israël était parmi nous, le temps des noces venait d’arriver. Comme l’avait affirmé Osée, il s’avançait avec les mains chargées de dons et le cœur rempli d’amour pour épouser son peuple dans le droit et la justice, la tendresse et la miséricorde. Il fallait se renouveler de l’intérieur pour être à la hauteur d’un tel message, même s’il était rejeté par le pouvoir en place. Jésus nous avait prévenus plusieurs fois :

« Le serviteur n’est pas plus grand que son maître. Si l’on m’a persécuté, on vous persécutera, vous aussi. Si l’on a observé ma parole, on observera aussi la vôtre. Ne craignez pas les hommes, ni qui tuent le corps. Soyez donc sans crainte : vous valez bien plus que tous les moineaux du monde. »

Avec Jésus, j’étais devenu un être capable de foi, d’espérance et d’amour. Il m’avait appelé par pure grâce, en vue de l’édification du Royaume. Je ne voulais que faire un avec lui, conformer ma vie à la sienne, lui faire plaisir. Il avait vu loin en me regardant. Avec Jean, je serai le seul parmi les Douze à écrire un évangile. Le Maître savait que j’avais les qualités nécessaires pour mener une telle œuvre et qu’il pouvait tirer du neuf de mon passé.

J’avais développé une bonne mémoire à mon comptoir de collecteur d’impôt. Je déployais ma culture et mon éloquence pour arriver à mes fins. J’ai fait de même pour mon évangile où j’ai tenté de montrer que Jésus est le Messie à travers ses discours et ses miracles. Je notais directement les paroles du Maître quand il prêchait.

Jusqu’à ma mort, j’aurai un grand souci des paroles du Maître. Comme lui, je n’aurai pas dégoût du pécheur ; je me souvenais d’où j’étais parti avant de me lever et de le suivre. Je m’étais nourri de la fange, je mangeais maintenant le miel céleste, tel que Dieu avait rêvé pour moi. Je connaissais les deux saveurs, je pouvais en témoigner à mes semblables pour qu’ils croient que Jésus est le sel de la terre qui donne du goût à la vie, le pain descendu du ciel qui nourrit l’âme.

Il n’y avait pas d’exclus pour lui, sauf ceux qui s’excluaient eux-mêmes en se pensant purs, justes, irréprochables. Il nous invitait sans cesse à être charitables entre nous, à avoir beaucoup d’indulgence pour nos errements, à ne pas juger, à exercer la miséricorde. Lui, le Saint, parlait de la sainteté comme d’une aventure qui consistait à accueillir et à aimer, même nos ennemis.  « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés. »

Sa vie témoignera de cet amour-don, spécialement sur la Croix; scandale et signe du salut. Il répondra au groupe des railleurs par cette parole de miséricorde, lui le grand intercesseur, se mettant de leurs côtés, puisqu’il est venu chercher et sauver ceux qui sont perdus : « Père, pardonne-leur: ils ne savent pas ce qu’ils font ».

Jésus n’a pas été seulement le Nazaréen qui a fait des miracles; ceux-ci ont été les manifestations de sa bonté. Il n’a pas été un sorcier qui a accompli des prodiges au nom de Belzébuth, comme certains le croyaient. Il a annoncé le Royaume de Dieu en guérissant les malades, en purifiant les lépreux, en nommant Dieu Abba, en parlant en paraboles, en ramenant la brebis perdue, en mourant sur une croix, en ressuscitant d’entre les morts, en envoyant l’Esprit Saint.

Les apôtres et moi trouvions déroutantes certaines de ses paroles. Que penser lorsqu’il avait dit aux grands prêtres et aux anciens du peuple que les publicains et les prostituées les précédaient dans le Royaume des cieux, parce qu’ils n’avaient pas cru à la parole de Jean Baptiste? Jésus plaçait toujours l’amour en premier. Pouvait-on lui reprocher d’être trop bon, à l’image de son Père ? Il nous invitait à être parfaits comme son Père, c’est-à-dire miséricordieux.

J’ai ainsi mis toute mon existence sous l’autorité du Christ et de son Royaume, je ne l’ai jamais regretté. Après sa résurrection, il nous ordonna d’aller en mission pour témoigner de lui et de sa loi d’amour. Je l’ai vu une dernière fois en Galilée, à la montagne qu’il nous avait ordonné de se rendre. Il ouvrit les bras et nous donna ce dernier ordre, ultime geste d’embrassement avant de monter vers son Père et notre Père dans une lumière plus éclatante que le soleil au plus intime de nos consciences.

« Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »

Pour aller plus loin : Jésus raconté par ses proches (Parole et Silence / Novalis). Disponible en Europe depuis le 17 septembre, et au Canada en novembre.

 

Source : Le blogue de Jacques Gauthier


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