Des yeux qui parlent


handicapJ’ai déjà travaillé comme animateur de pastorale dans une école qui regroupait uniquement des handicapés physiques : des aveugles, des sourds, des paralytiques cérébraux, des victimes de la thalidomide…

Le plus handicapé de ces enfants était un petit garçon de huit ans. Ghislain ne pouvait bouger aucun de ses membres. Il ne parlait pas, ne pouvait même pas crier. Il n’avait qu’une seule façon de communiquer : ses yeux! Nous lui posions des questions. Quand il voulait répondre oui, il fermait ses paupières une fois. Quand il voulait dire non, il clignait deux fois. Parfois, quand nous le tenions dans  nos bras ou que nous le touchions, nous pouvions sentir dans son corps un frisson qui exprimait une grande joie ou une colère. C’est tout. C’était sa seule façon de communiquer avec l’extérieur.

Souvent, j’entendais des visiteurs dire en voyant Ghislain : «Cet enfant serait bien mieux mort.» Ces propos me révoltaient parce que Ghislain avait le droit de vivre comme les autres, parce que Ghislain était un enfant heureux. Et même s’il avait été malheureux, il avait le droit de se battre pour conquérir le bonheur.

J’ai beaucoup parlé avec Ghislain. J’ai beaucoup écouté ses yeux! Souvent, il me racontait ses joies. Il acceptait son état. Il acceptait d’autant plus sa situation qu’il était un enfant profondément aimé par son entourage. Je me souviens à quel point il était content quand je lui disais : «Je t’aime beaucoup Ghislain.»

Parce qu’il était aimé, Ghislain tenait à la vie malgré tout. Il ne se voyait pas condamné par Dieu. Il ne pensait pas que Dieu avait fait exprès pour qu’il soit handicapé, ni Dieu ni toute personne humaine… Au contraire, Dieu l’entourait d’amour. Il faisait attention à lui d’autant plus qu’il était faible, petit, démuni. Dieu souffrait avec lui.

À voir Ghislain, je me disais personnellement que Dieu ne voulait pas condamner le monde mais le sauver, Ghislain comme les autres. Dieu aime tellement chaque femme, chaque homme, chaque enfant, avec ses forces et ses faiblesses, avec ses libertés et ses handicaps. Cet amour l’a conduit à nous choisir comme la prunelle de ses yeux, comme la prunelle des yeux de Ghislain…

Bien des années après mon passage dans l’école des handicapés, je veux remercier Ghislain et, à travers lui, tous les Ghislain du monde qui m’ont appris à regarder le visage de Dieu dans des visages blessés que l’amour guérit de  mille façons.

Source : Le blogue de Denis Gagnon o.p.


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