Fragilité et valeur de la vie


Les questions d’accompagnement des personnes gravement malades et en fin de vie occupent nos pensées et nos cœurs depuis quelques décennies. Les soins palliatifs se sont développés pour répondre à la souffrance et à la douleur, tout en évitant l’acharnement thérapeutique. Au Québec, nos députés s’apprêtent à voter très bientôt sur le Projet de loi 52, « Loi concernant les soins de fin de vie », qui rendrait possible l’euthanasie sous l’appellation d’ « aide médicale à mourir ». Or, devancer la mort ce n’est pas aider à mourir mais faire mourir. C’est pourquoi j’estime important de vous faire part d’une réflexion sur le choix inconditionnel du respect de la vie, quel que soit l’état de faiblesse d’une personne, invitant à tenir ensemble fragilité et valeur de la vie, compassion et espérance.

 

« Pourquoi Dieu donne-t-il la lumière à un malheureux, la vie à ceux qui sont pleins d’amertume, qui aspirent à la mort sans qu’elle vienne, qui la recherchent plus avidement qu’un trésor ? » (Job 3, 20-21). La prière de Job exprime ici que son angoisse est telle qu’il ne veut plus vivre. Il s’en remet pourtant à Dieu qui « tient en son pouvoir l’âme de tout vivant et le souffle de toute chair d’homme » (Job, 12, 10) en disant dans la confiance et l’espérance : «  Je sais que tu peux tout et que nul projet pour toi n’est impossible. » (Job 42, 2).

Dans la vie, comme Job, nous faisons constamment l’expérience de la fragilité de la vie, en même temps que de la valeur de la vie. Lorsqu’il s’agit de la maladie et de l’approche de la mort, la souffrance peut être telle que l’on perd de vue que non seulement la vie est un bien, mais qu’elle est toujours un bien. Quelle que soit la faiblesse, quelle que soit la fragilité, quelle que soit la douleur, la vie est toujours un bien. Le défi est de tenir ensemble la fragilité de la vie qui nous appelle à la compassion et la valeur de la vie qui nous appelle à l’espérance.

Nous sommes appelés à témoigner de la bonté de la vie, quelles que soient les situations de détresse que l’on puisse rencontrer lorsque des personnes sont gravement malades ou à l’article de la mort. Nous sommes appelés à témoigner de notre bonté envers les personnes malades et mourantes en les accompagnant volontiers, de grand cœur, quel que soit l’inconnu concernant l’évolution de la maladie et les délais, quel que soit l’état de conscience de la personne malade.

Nous sommes appelés à faire le choix inconditionnel de la vie. La dignité de l’être humain n’est pas basée sur les conditions de vie, elle est basée sur le seul fait d’être un être humain et elle touche par le fait même tout être humain. La dignité de tout être humain appelle et réclame le droit à la vie pour tous, quelle que soit la tragédie qui puisse frapper une personne. La dignité de tout être humain oblige au respect de la vie de tous et de chacun, car supprimer la vie, si fragile et si faible soit-elle, c’est supprimer les droits. Même sans référence à Dieu, il est important de rester inébranlable dans le respect de la valeur de la vie afin que la vie en société demeure libre et confiante. Il est important que nous sachions tous que notre famille et la société ne devanceront pas notre mort mais seront là pour nous soutenir jusqu’à la fin.

Contempler Dieu nous ouvre le cœur à défendre la vie et nous donne la force de vivre en aimant jusqu’au bout, car Dieu est Vie : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. C’est par lui que tout est venu à l’existence, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes » (Jn 1, 1-4). La vie, avant d’être notre vie, notre vie humaine, c’est la vie de Dieu, la vie éternelle. Dieu nous a posés dans l’existence en nous créant à Son image et en nous appelant à participer à Sa vie.

En Jésus, le Fils de Dieu fait homme, la vie éternelle est entrée dans le temps, la vie éternelle vient à la rencontre de chacun et chacune d’entre nous. Dans la prière et les sacrements on reçoit cette vie éternelle maintenant, et elle s’accomplira en plénitude dans le Royaume éternel. Parce que Jésus-Christ vient à nous en cette vie, la vie éternelle c’est « du déjà et du pas encore »; elle est déjà commencée et pas encore accomplie. En Jésus, la vie s’est manifestée : « Oui, la vie s’est manifestée, nous l’avons vue, et nous rendons témoignage : nous vous annonçons la vie éternelle qui était auprès du Père et qui s’est manifestée à nous. » (1Jn 1, 2). La vie humaine est faite pour rencontrer le don de Dieu.

Jésus, qui est la vie divine et qui est source de notre participation à la vie divine, participe à notre humanité, s’expose à la fragilité, à la souffrance et à la mort. Il a embrassé notre fragilité, il n’a pas fui notre fragilité. Il a embrassé notre humanité blessée, il a embrassé la croix. Il a fait face à l’angoisse de la souffrance jusqu’à dire « mon âme est triste à en mourir » (Mt 26, 38), jusqu’à suer sang et eau lors de sa prière à l’agonie (cf. Lc 22, 44). Jésus n’a pas laissé la souffrance, l’angoisse et la mort détruire la beauté et la valeur de la vie. Il a continué de vivre, de prier et d’aimer jusqu’au bout. Il est mort en priant et en aimant.

Jésus s’est fait proche de tous ceux et celles qui n’en peuvent plus, qui ont l’impression que la vie n’a plus de sens et qui ne veulent plus vivre. Il n’y a aucun sentiment de désespoir dont Jésus ne se soit fait proche. Par sa mort, dans son amour sur la Croix, il a porté tous nos péchés, toutes nos souffrances, toutes nos angoisses, toutes nos morts. Il s’est fait proche de toute personne, de toute douleur, de toute vie au moment de la mort. Lorsqu’on est frappé par la douleur et la perspective de la mort on peut aller à Jésus-Christ, quelle qu’ait été notre vie, car Il s’est fait proche de tout être humain, sans exception.

Pour témoigner de la bonté, de la beauté et de la valeur de la vie, quelle que soit notre expérience de la fragilité, nous sommes appelés à être des témoins de la vie éternelle en Jésus Christ, des témoins de Celui qui est vivant, des témoins de Celui qui est mort et ressuscité. Ce qu’il y a de plus beau sur la terre, c’est le défiguré crucifié qui rayonne l’Amour divin. Ce qu’il y a de plus beau sur la terre c’est l’amour qui se donne à travers la fragilité, c’est l’amour qui va jusqu’au bout. Par la grâce du Ressuscité, l’amour a le pouvoir de transfigurer la souffrance et de la vaincre en ouvrant sur l’espérance.

Oui, il y a le drame qui fait partie de la vie. Mais il y a aussi l’amour qui fait partie de la vie. Oui, il y a l’épreuve qui nous terrasse, mais il y a aussi l’amour et la force de la relation, la force de la présence de Dieu, la force des relations familiales, la force des relations d’amitié et la force des relations avec les personnes qui nous procurent des soins. Accompagner quelqu’un dans la maladie grave, accompagner quelqu’un au soir de son existence, c’est donner un espace à l’amour, c’est donner un espace aux relations et aux réconciliations, c’est donner un espace à Jésus-Christ, à sa grâce et à sa Paix. Rien ne peut « nous séparer de l’amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur » (Rm 8, 39).

Lorsque, devant la grande fragilité de la vie, on diminue la valeur de la vie, on va à l’encontre de la soif de vivre qui est ancrée très profondément dans l’être humain. Quand on est tenté de ne plus accompagner la vie jusqu’à ce que survienne naturellement la mort, mais de la supprimer car la vie apparaît insupportable, cela est certainement compréhensible, mais prendre cette direction c’est s’engager sur un chemin de déshumanisation. La conscience personnelle des personnes impliquées, de près ou de loin, dans la famille, le monde médical et la société, ne peut qu’être abimée si elle se laisse entraîner dans une telle démarche. L’être humain est constitué pour respecter et servir la vie en toute situation de fragilité. Il ne peut se mettre à causer la mort de personnes innocentes – si encadrée soit la décision – sans blesser en lui-même la conscience de sa propre dignité. Donner la mort à une personne humaine innocente c’est aussi se donner la mort à soi-même…


+Christian Lépine

Archevêque de Montréal

Commentaire


Commentaire de Jean-Louis Guillemot | 2014-02-06

Le projet de loi 52 ou comment tuer en toute légitimité

Le projet de loi 52 entre dans son dernier droit. Les grands malades qui s’y opposent doivent vivre comme un affront inouï le fait que l’Assemblée nationale soit appelée à voter sur ce projet le 11 février prochain, journée mondiale des malades... Beaucoup d’encre a coulé sous les deux étendards du débat, et souvent au nom des mêmes valeurs : ceux qui défendent le projet de loi et ceux qui s’y opposent le font au nom de l’autonomie de la personne, de la liberté et de la dignité humaine, de la compassion, etc. Par-delà ces arguments du pour et du contre, une chose est certaine : le débat sur l’euthanasie est un enjeu éthique et législatif propre aux sociétés industrialisées, économiquement prospères, au sein desquelles la souffrance humaine n’a pas sa place et n’y a donc aucun sens. Pourquoi en est-il ainsi? Comment en sommes-nous arrivés à envisager la possibilité qu’il soit légal et moralement légitime de faire mourir médicalement quelqu’un qui souffre? Il faut chercher la réponse du côté de la pensée moderne. La logique euthanasiste de la civilisation occidentale repose sur les valeurs morales du sujet (autonomie, dignité, libertés individuelles), et sa conception de la vérité, circonscrite dans l’orbe de la science, des méthodes de contrôle de la raison instrumentale.

Le « oui » à l’euthanasie du Parti québécois, endimanché dans une version politically correct sous le nom de « l’aide médicale à mourir », est en quelque sorte une stratégie juridique pour « objectiver » la souffrance et la mort. Quel que soit le nom que l’on donne à un tel programme, l’idée est d’élaborer une législation qui énumère les conditions et exigences de légitimité d’une gestion totale et sans reste des situations limites de l’existence humaine. L’objectif est d’isoler le sens de la souffrance, de la comprendre sur un plan strictement médico-légal pour mieux l’administrer. Il est frappant de constater à quel point cette volonté d’isoler et d’instrumentaliser le sens de la souffrance dans l’optique de légitimer l’euthanasie, trouve son écho dans les politiques de la plupart des sociétés industrielles, qui ont fait le choix d’isoler les sujets souffrants et vulnérables : les personnes âgées sont confinées en résidence, les grands malades dans les hôpitaux, en marge de la communauté active, productive et rentable.

Le discours euthanasiste est l’ultime radicalisation de la volonté de «faire le vide» sur les figures de la finitude de l’existence humaine que sont la vieillesse, la maladie, la souffrance. C’est que ces visages fragiles de la mort prochaine, inexorable, qui nous contemplent dans la nudité de leur silence ou de leur torpeur, sont autant de miroirs qui nous confrontent à nous-même, à la question de notre existence, et au sens que nous lui donnons.

Contre l’euthanasie, le discours religieux a cherché à faire valoir la dimension rédemptrice de la souffrance. S’il y a une vérité de rédemption dans la souffrance humaine, c’est peut-être dans le sens où elle est une invitation à donner à la solidarité humaine une forme nouvelle, qui saurait répondre aux exigences de notre temps. Nos politiques sociales devraient favoriser la solidarité avec les mourants. Prendre part à la souffrance de ceux qu’on aime dans l’écoute et l’accompagnement, pourrait devenir une formidable occasion de contrebalancer le diktat de l’autonomie individuelle au nom duquel on cherche à justifier l’aide à mourir. Sachant que l’euthanasie devient plus souvent une option pour les grands malades qui souffrent de solitude, la solidarité à laquelle nous convie la souffrance humaine ne pourrait-elle pas prendre place dans le cadre d’un programme d’aide aux aidants naturels et d'accessibilité aux soins palliatifs bien géré, plutôt que dans une aide médico-légale à mourir?

Commentaire de Louise Jacob | 2014-02-07

A nos très chers(ères) membres de l’ASSEMBLÉE NATIONALE, je souhaite que vous disiez « non » à l’établissement de médecins assassins.

Dans quelques jours, au Québec, l’ASSEMBLÉE NATIONALE votera sur un projet de loi autorisant l’injection d’un produit létal.

Tout comme moi, vous avez entendu cette affirmation de la dame sauvée des flammes de la résidence LE HAVRE DE L’ISLE VERTE : « je veux vivre… »

La science moderne détient les substances nécessaires au contrôle des douleurs physiques. Cependant, elle ne détient pas la solution aux douleurs psychiques telles que celles qui sont issues du rejet, de l’indifférence et l’aliénation dont souffrent les gens ‘différents’ ou tout simplement âgés. Ce sont pourtant les souffrances psychiques qui amènent les gens à dire qu’ils souhaitent la mort alors qu’en réalité, tout comme dans le cas du suicide, c’est l’arrêt de la souffrance psychique qui est désirée et non la mort du corps. Et cette souffrance psychique peut être amoindrie que par le contact humain compatissant, bienveillant et indulgent.

Je souhaite que chacun de vous qui éprouvez un tant soit peu d’amour pour une personne souffrante dise « NON AUX MÉDECINS ASSASSINS !»

Commentaire de Jean Robert Cardinal | 2014-02-10

Vous les pasteurs, avez-vous pensé à inviter vos fidèles à offrir leurs souffrance au Seigneur afin de participer à son sacrifice rédempteur? Dieu transforme toutes souffrances en bien. Aucune douleur offerte ne restera sans récompense, particulièrement si elle est offerte pour le salut des âmes. C'est la mission première de Jésus de sauver les âmes; c'est aussi la nôtre; pendant notre vie et jusqu'en fin de vie. Amen !

Commentaire de Jules Lapprand | 2014-02-21

Ne le faites pas. Ce serait une pauvreté. Qui sait quelles sortes de poisons vont circuler dans nos hôpitaux maintenant qu'il sera permis de mettre fin à la vie de quelqu'un qui ne veut plus vivre ? Et si, par mégarde, on donnait du poison à quelqu'un qui ne voulait pas mourir ? Les erreurs se font de temps en temps... et cela ne ferait qu'augmenter la chance de telles erreurs au-delà du danger qui existe déjà dans de tels milieux.

Sinon tout ce que Mgr Lépine a dit est vrai.

Il faut que les personnes rencontrent le Christ vraiment pour savoir donner valeur à la souffrance ! Sinon c'est vrai qu'elle est incompréhensible. En soi la douleur n'a aucune valeur... mais après avoir connu le Christ mort et ressucité, mort pour nous donner la vie... toute souffrance prend du sens. Mais ça peut prendre vraiment longtemps à le comprendre ! C'est plus qu'une connaissance intellectuelle... c'est une expérience personnelle. Vivons-la et transmettons-la le plus possible dans nos entourages !

Deus caritas est
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