Hommage par Sr Lorraine Caza

Éminence, Pasteur émérite,
Frère et ami dans le Christ Jésus,


C'est à un très grand moment dans la vie de l'Église de Montréal que nous avons été convoqués, ce soir, nous tous et toutes qui avons le privilège et la responsabilité de vous exprimer la reconnaissance de tous les disciples de Jésus dont vous avez été le Pasteur depuis ce 25 avril 1990, alors que vous inauguriez votre ministère en cette Basilique-cathédrale.

À l'Oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal, le 7 octobre 2009, devant des personnes de tous les milieux du diocèse que vous aviez réunies à la fois pour faire le point sur le projet pastoral 2003-2008 et pour le relancer, vous avez adressé cet inoubliable cri du cœur :

« Je la vois et je la trouve belle, l'Église de Montréal qui se construit de jour en jour, grâce à vous tous qui êtes ici et grâce à tant d'autres qui n'y sont pas. »

Comme Pasteur de cette Église, vous ne vous considériez pas appelé à gérer une décroissance, mais à veiller à la fidélité de la communauté que nous formons. Et vous aviez à le faire à un moment de l'histoire où, disiez-vous, «il est très difficile de décrire avec précision le visage de cette Église qui sera engendrée à travers le mystère de la Pâque que nous sommes en train de vivre.»

Quand vous avez prononcé ces paroles, dix-neuf ans s'étaient écoulés depuis le jour de l'inauguration de votre ministère comme Pasteur du diocèse, dans la puissance du Bon et Unique Pasteur. Dans ce discours inaugural, vous vous perceviez comme chaînon d'une chaîne ininterrompue, reliant chaque Église particulière à l'Église primitive, au Collège des 12 apôtres sous l'autorité de Pierre, à Jésus Christ, son divin fondateur; comme homme chargé de veiller sur la fidélité à Jésus, à son message, à toute l'Église.

I don't think that you ever lost sight of the responsibility entrusted to you as link in an uninterrupted chain nor as guardian of our faith fullness

J'ai médité attentivement votre discours inaugural de 1990 comme aussi votre esquisse de l'avenir tel que vous le discerniez, dix-sept mois plus tard, soit le 1er octobre 1991, en la paroisse Notre-Dame du Rosaire. Déjà, vous y évoquiez les grands thèmes qui mobilisent aujourd'hui l'Église universelle : rassemblement du peuple autour de la Parole de Dieu, sentiment de l'urgence de nous engager tous et toutes dans une nouvelle évangélisation, souci d'appeler les gens à renouveler leur foi, en trouvant une meilleure façon d'en articuler le contenu, mais surtout en vivant en témoins authentiques de leur Credo au niveau de leur vie quotidienne. 

Déjà en vos premiers messages, mais également tout au long des 22 ans de votre service de Pasteur, vous avez réitéré votre désir d'une Église fraternelle et communautaire, ouverte, où accueil, tolérance et respect mutuel seraient soigneusement cultivés. Le témoignage constant de votre proverbiale simplicité, de votre approche joyeuse de la vie, de votre facilité à prendre contact avec gens de tous horizons et à encourager le «ensemble» de la vie croyante donnait déjà un puissant coup d'aile à ce désir.

The Church of your dream for Montreal would be open to all churches claiming Christ, to any person who believed in God and promoted justice, to people committed to a human ideal. It would be such that brothers and sisters from other countries and other cultures would feel welcome.

Vous m'aviez raconté un jour comment Jean Drapeau vous avait prié de ne jamais oublier qu'avant d'être québécois ou canadien, vous étiez montréalais. Je crois qu'il serait heureux, ce soir, de vous dire : Mission accomplie, Éminence!

Remontant beaucoup plus loin dans le temps, j'aurais le goût de demander aux fondateurs de cette Ville-Marie qui allait devenir Montréal, s'ils reconnaissent dans votre leadership pastoral quelque chose du rêve qu'ils portaient en 1641.  J'aime penser qu'ils retourneraient à deux affirmations-clés du texte impressionnant où ils avaient articulé : «Les Véritables Motifs des Messieurs et Dames de la Société Notre-Dame de Montréal» : ils espéraient «de la bonté de Dieu de voir une nouvelle Église imitant la pureté et la charité de la primitive» et il s'agissait pour eux de «faire célébrer les louanges de Dieu en un désert où Jésus-Christ n'a jamais été nommé.»

Maisonneuve, Jeanne Mance, la co-fondatrice, Marguerite Bourgeoys, ont porté ce rêve, ici même, et, en scrutant l'expérience vécue par un grand nombre de Baptisés, engagés en Église depuis les tout premiers préparatifs au Synode diocésain, je crois déceler une même passion dans les orientations pastorales que vous avez proposées, le 28 avril 1999. Vous convoquiez les différentes communautés que nous formons à proposer la foi en Jésus Christ, à célébrer cette foi et à rendre grâce pour le don de Dieu, à être missionnaires au service du monde, à être ouvertes, accueillantes, fraternelles, à vivre une véritable coresponsabilité.

Il y a neuf ans, ce soir, jour pour jour, soit le 31 mai 2003, vous promulguiez le projet d'éducation de la foi qui devait alors servir de guide pour les 5 années suivantes : Proposer aujourd'hui Jésus christ. J'entends Marguerite Bourgeoys vous dire avec enthousiasme combien ce projet missionnaire avait couleur et saveur de Visitation. Cette saveur et cette couleur, on les détecte dans l'insistance sur les attitudes d'écoute et de rencontre, dans les merveilleux points d'ancrage du projet :

1. « L'Esprit nous donne rendez-vous chez nous. »

2. >« Le cœur de la Bonne Nouvelle : la rencontre avec Jésus Christ. »

3. « Nous sommes tous et toutes responsables d'annoncer et de catéchiser. »

Cette saveur et cette couleur, je les reconnais aussi dans la perspective dite de «cheminement», où, on pense moins en termes de cours que de parcours, où, sans négliger la sacramentalisation, on table sur une initiation à la vie chrétienne, où on pense formation pour tous et toutes et non exclusivement pour les enfants.

C'est une bien heureuse coïncidence qui vous a amené à changer la fête patronale du diocèse du 22 août au 31 mai. Marguerite Bourgeoys vous remercie car elle, la mère de la colonie, avait conçu toute sa mission d'éducatrice et plus particulièrement d'éducatrice de la foi, en s'inspirant de Marie en sa Visitation à Élisabeth. Mystère qui évoque cheminement, rencontre, écoute dans la mutualité, être-avec.  Ce mystère, il continue d'éclairer la relance du projet de 2009.

Est-ce votre testament pastoral que vous avez livré, ce 7 octobre 2009 lorsque vous nous avez appelés à être «non pas lumière qui éblouit, mais lumière qui interpelle, fascine et attire dans la nuit», à être «Église plus pauvre mais plus évangélisatrice puisque la puissance de Dieu s'y déploiera dans notre faiblesse», «Église existant non pour sa survie, mais pour la vie et le service du monde», «Église en projet, en gestation où Mort et Vie se côtoient?

Dites, Éminence, est-ce que je fais erreur en vous prêtant, ce soir, vos deux questions du 7 octobre 2009 : «Va-t-on nous accuser de rêver trop grand...?  Va-t-on chercher à étouffer notre espérance...?

Dans la ville des deux Marguerite, de Mère Émilie Gamelin, de Mère Marie-Anne et de tant d'autres, il y a l'humble portier, le frère André.  Quand vous parlez de lui, j'ai l'impression d'entendre un complice qui l'a bien compris.  Vous êtes-vous reconnu dans sa simplicité, dans ses origines modestes et fortes, dans son style direct, dans sa foi et sa prière si proche de la vie, dans sa proximité avec les pauvres, dans son service infatigable?  Ce ne doit pas être un hasard que vous ayez glané dans ses pensées celle-ci : «L'artiste, c'est avec les plus petits pinceaux, qu'il fait les plus beaux tableaux.»

Et que Notre-Dame de Ville-Marie continue de vous accompagner sur vos chemins!