On espère une nouvelle politique

On espère une nouvelle politiquePORT-AU-PRINCE - Les religieux canadiens et haïtiens réunis à Port-au-Prince ont résolu de se solidariser avec certaines luttes pour la transformation des « structures injustes » en Haïti, une posture qui ne va pas de soi dans un pays où l’Église demeure privilégiée et vit en bonne entente avec l’État.

Si la tâche de « refondation » d’Haïti est titanesque, les congrégations religieuses apparaissent tout de même en mesure d’y jouer un rôle de levier : très présente dans les services de base, où elle occupe la place laissée vacante par l’État, en Haïti, l’Église jouit d’un prestige qui rappelle le statut social du clergé québécois avant la Révolution tranquille.

Mais le défi d’une action structurelle des religieux est de taille. Au-delà des questions d’organisation, l’Église catholique haïtienne reste échaudée par ses incursions passées dans ce domaine. À une courageuse dénonciation de la dictature Duvallier, saluée aujourd’hui comme une contribution majeure à la chute du régime, a succédé l’appui des communautés ecclésiales de base à Jean-Bertrand Aristide et à la théologie de la libération, au prix de tensions avec la hiérarchie catholique.

« La chute d’Aristide a porté un coup terrible aux communautés de base », se souvient le prêtre diocésain William Smarth, un leader de l’Église haïtienne qui participait à la session. Depuis, les congrégations tendent selon lui à s’en tenir à des œuvres de charité ponctuelle.

On espère une nouvelle politiqueElles ne peuvent pourtant plus esquiver les grands problèmes du pays, croit le père Jean Hanssens, directeur du bureau haïtien de Justice et paix, la commission catholique vouée à la surveillance des droits humains. « L’Église ne doit pas faire de politique, mais doit accompagner le processus politique, dit-il. On peut payer la maison de quelqu’un, mais qu’il n’y ait pas de politique de logement et de relocalisation après le séisme, c’est inacceptable. Il faut que toutes les instances éthiques du pays parlent ».

On espère une nouvelle politiqueFréquemment au cours de la session, des religieux ont appelé leurs congénères à se tenir prêts à renoncer à leurs privilèges pour dénoncer les situations inacceptables. C’est que dans un pays où la prestation de serment du nouveau président est suivie d’une messe rassemblant tous les évêques, l’Église a beaucoup à perdre. Et pas toujours du superflu.

« Ici, c’est très difficile d’obtenir ce qu’il nous faut si on n’a pas des contacts, des amis au gouvernement » explique sœur Lorraine Desjardins, supérieure générale des sœurs de la charité d’Ottawa. Ses quatre religieuses à l’œuvre en Haïti y exploitent deux écoles et deux dispensaires médicaux, secondées par de bonnes employées.

« Nous nous engageons à vivre en solidarité avec celles et ceux qui luttent pour la transformation des structures injustes et laisser jaillir notre compassion », disent les termes de la déclaration issue de la rencontre.

Sophie Brouillet