Les religieux pour la reconstruction

tl_files/actualite/dossier-special/haiti-apres-le-seisme/haiti_cathedrale.jpgPORT-AU-PRINCE - Avec ses tentes délabrées qui se succèdent à perte de vue, le camp de réfugiés d’Efrasa, à Port-au-Prince, a des allures de fin du monde. Lors d’une éprouvante visite, la délégation canado-haïtienne a constaté qu’environ 1 700 victimes du tremblement de terre du début 2010 s’y sont pourtant installées comme pour y rester.

« Les gens ont meublé leurs tentes, ils nous y accueillent comme dans leur salon, constate avec consternation Martine Lévy, des sœurs de la charité de Saint-Louis. Et autour d’eux, il y a maintenant des enfants qui sont nés dans les camps, qui n’ont rien connu d’autre. »

L’État haïtien a beaucoup tardé à prendre en main la crise aiguë du logement déclenchée par le séisme : un an et demi après la tragédie, plus d’un million de personnes vivent toujours dans des tentes ou des abris de fortune. La Commission intérimaire de reconstruction d’Haïti présidée par Bill Clinton vient d’annoncer un programme de 30 millions pour réhabiliter 16 quartiers détruits à Port-au-Prince, mais ce chantier ne représenterait que 5% des besoins de reconstruction à l’échelle du pays.

Quant aux ONG, qui se heurtent aux limites de l’action ponctuelle dans un pays désorganisé, nombreux sont ceux qui leur reprochent aussi un manque de vision.

« Ils ont de l’argent à dépenser, mais ils ne tiennent pas compte de la crise structurelle, explique Colette Lespinasse, directrice du Groupe d’appui aux rapatriés et réfugiés. Ils agissent comme une fondation : un projet par ci, un autre par là, mais pas de cohésion dans l’ensemble. »

Selon le père André-Paul Garraud, président sortant de la Conférence religieuse haïtienne, l’action des organismes de secours étrangers a même des effets pervers. « Parce que les ONG donnent beaucoup, une certaine paresse s’installe », déplore celui qui reconnaît dans les camps un certain nombre de faux réfugiés, présents dans la journée dans l’espoir d’obtenir une aide au logement mais repartant le soir vers des gîtes plus convenables.

« Il y a tellement d’organismes qui donnent à Haïti, que ça peut finir par tuer l’élan, l’initiative », renchérit le père Wismith Lazard, directeur du Service jésuite aux réfugiés d’Haïti. Soucieux de jeter les bases de solutions structurelles à la misère haïtienne, il a mis sur pied une école à l’intérieur du camp d’Efrasa.

Il y joue aussi le rôle de médiateur entre des gangs rivaux parfois dangereux, et négocie régulièrement avec le propriétaire du terrain envahi par les sinistrés, qui profère des menaces d’expulsion depuis un an. Une action sur plusieurs fronts, rendue possible par le statut privilégié du prêtre auprès du peuple haïtien. « Les gens nous font confiance, alors que plusieurs ONG n’apparaissent pas crédibles », confie-t-il.

En Haïti, la misère attise la ferveur religieuse plutôt qu’elle ne la mine. « Grace of God », « Dieu fidèle », « Merci Jésus », peut-on lire sur les devantures de petits commerces chambranlants, comme sur les pare-brise des autos. À l’activité humanitaire du père Lazard s’est greffé un travail d’animation pastorale, à la demande spontanée des réfugiés.

« Durant la Semaine sainte, les gens nous ont demandé des célébrations, un chemin de croix, et ils ont voulu les organiser. Ils nous ont dit : nous n’avons besoin que d’un prêtre, le reste, on s’en charge ».

Depuis, on célèbre régulièrement la messe à Efrasa. Le dimanche, les gens mettent leurs plus beaux atours pour s’y rendre, par des chemins encombrés de détritus.

Sophie Brouillet