Interpréter les sondages

Publics ou confidentiels, les sondages font désormais partie de l’action politique, économique et sociale. Gouvernements et partis politiques, médias et organisations de toute sorte y ont recours. Ce genre d’enquête ne peut toutefois mesurer valablement une situation. Souvent, du reste, on y retrouvera, non seulement une diversité d’opinions, mais aussi pas mal de confusion.

(Source : www.dreamstime.com)Un sondage sert à prendre le pouls du public sur un projet de loi, un produit, un enjeu quelconque. Il ne peut en valider la pertinence ou la valeur, mais donne une idée de l’accueil qu’on lui fera. Ses résultats dicteront une stratégie. À l’occasion, on les citera pour justifier sa position ou en discréditer une autre. Outil de recherche pour suivre l’évolution d’une société, c’est aussi un moyen d’action pour la changer.

L’autorité des sondages repose sur l’idée qu’en société démocratique l’opinion publique soit incontournable. On y a même recours, non sans abus, pour solliciter l’appui d’une majorité relativement à des enjeux controversés (peine de mort) ou aux droits d’une minorité (langue ou religion). On y mesure la faveur d’éventuelles candidatures à une élection. Le mot a même pris un sens péjoratif dans l’expression « gouverner par sondages ». 

Les sondages sont censés refléter les tendances de l’opinion. Et les médias y voient un moyen de donner la parole au public. Mais le public les accueille et les comprend d’après ses propres conceptions des choses. On peut le manipuler selon les questions qu’on choisit de poser ou qu’on préfère ignorer. Or, si les idées comme les préférences évoluent, elles sont susceptibles de bifurquer sous le choc d’événements à forte charge émotive.

Les exigences d’un sondage

Aussi un sondage doit-il respecter plusieurs exigences : neutralité des questions, anonymat des répondants, fiabilité de l’échantillon, crédibilité du sondeur et du commanditaire. On présume souvent que les sondages sont scientifiques et objectifs, mais il arrive qu’ils se contredisent. En bioéthique notamment, des notions prêtent à interprétation, et il sera parfois difficile d’avoir une juste perspective des tendances de l’opinion.

On trouve un exemple de ces difficultés dans le sondage que la Fédération des médecins spécialistes du Québec a publié, en 2009, sur la question « délicate » de l’euthanasie, enjeu pour lequel les médecins sont « concernés au premier chef ». Tous les 8717 membres de la FMSQ ont été sondés, mais seulement 2025 ont répondu. Ce taux n’est pas aussi faible qu’il n’y paraît. Les failles du sondage sont ailleurs. 

Combien n’ont pas répondu par crainte d’être identifiés? De plus, 1734 réponses ont été données par Internet, un moyen encore discuté chez les sondeurs. Combien aussi auront jugé qu’il revient plutôt aux patients ou à la société de trancher la question? Sur le recours à la « sédation palliative », par exemple, les médecins qui ont répondu sont divisés. 

Et surtout, les diverses spécialités – 35 au total à la FMSQ – n’habilitent pas également ces médecins à formuler un avis éclairé. Si une mince majorité des répondants (52 %) trouve que l’euthanasie est pratiquée « souvent » ou « parfois », une forte minorité répond « rarement » (29 %). 

Cet exemple démontre qu’une opinion qui repose sur une base aussi fragile ne saurait guère déterminer une option quelle qu’elle soit.

Il importe donc de considérer avec précaution les résultats des sondages, puisqu’ils ne peuvent aucunement, à eux seuls, offrir un éclairage précis et exhaustif sur des enjeux de société aussi cruciaux que ceux entourant les questions bioéthiques.

 

 

Jean-Claude Leclerc, journaliste
Chargé de la chronique « Éthique et religion » au quotidien Le Devoir
Professeur de journalisme à l’Université de Montréal

 

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