COMPRENDRE LA DIGNITÉ HUMAINE

Lors des premières audiences de la Commission sur la question de mourir dans la dignité, un quotidien titrait : « Subjective dignité. » (1) De fait, dans le débat sur l’euthanasie et l’aide au suicide, tant les personnes qui en font la promotion que celles qui s’y opposent fondent sur la dignité humaine leurs arguments les plus déterminants. Le concept de dignité est-il donc si flou ou si ample qu’il puisse prouver une chose et son contraire?

 

(La page couverture du nouveau livre de Mgr Bertrand Blanchet sur la bioéthique. Photo: courtoisie Médiaspaul)C’est là d’ailleurs une des caractéristiques du débat actuel. Adversaires et promoteurs de l’euthanasie veulent le soulagement de la douleur, la compassion dans la souffrance, le respect de l’autonomie de la personne, la recherche de son plus grand bien, le refus de l’acharnement thérapeutique et, surtout, une mort « dans la dignité » – d’où l’importance de dépasser la surface des concepts et des termes. 

 

Une dignité commune

 

D’entrée de jeu, affirmons-le sans ambages : la dignité n’est pas que subjective. À preuve, elle est reconnue universellement dans la Charte des droits de l’homme de l’ONU. Son article premier représente en effet l’une des belles avancées de notre civilisation : « Tous les êtres humains naissent égaux en dignité et en droits. » Même si les chefs des nations étaient incapables de s’entendre sur une même conception de l’être humain, ils se sont ralliés au concept de dignité humaine. Celui d’égalité, dont il est aussi fait mention, en découle naturellement.

 

Sur quoi se fonde cette affirmation de l’égale dignité des êtres humains ? Elle me paraît relever d’abord du sens commun, d’un simple regard sur la réalité biologique. Grâce à la reproduction sexuée, qui est l’une des plus belles conquêtes de l’évolution, chaque être humain naît différent, unique au monde. Il en résulte que chacun est porteur d’un mystère. De plus, le vieux concept de race humaine, chargé d’une prétention de supériorité pour l’une ou l’autre d’entre elles, ne possède aucun fondement biologique. L’étude de l’ADN révèle qu’il n’existe pas de génome parfait, chacun possédant ses déficiences. Inutile de chercher, dans les données biologiques, des arguments permettant d’établir des différences de dignité entre les humains. Leur caractère unique s’avère plutôt un solide fondement de cette dignité.

 

Par ailleurs, tout en étant uniques, nous possédons des caractéristiques communes qui nous confèrent une dignité particulière dans le monde vivant. Rappelons-nous d’abord Pascal : « Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes ne valent pas le moindre des esprits : car il connaît tout cela, et soi; et les corps, rien. » (Pensée no 793) De fait, seul l’être humain est capable de penser l’univers et de se penser lui-même. Lui seul est sans cesse en quête du sens de sa vie et de ce qui l’entoure. Cela révèle une dignité que ne possèdent pas les animaux, même les plus beaux et les plus performants.

 

 

Une dignité libre et responsable

 

Notre dignité s’exprime aussi à travers notre liberté. Alors que le petit de l’animal est guidé, dès son entrée dans la vie, par plusieurs comportements instinctifs, le petit de l’être humain en possède très peu. Il s’avère donc l’un des plus vulnérables. Par la suite, l’animal reste plus ou moins figé dans quelques expressions de l’instinct mais l’être humain s’ouvre sur une quantité quasi infinie d’apprentissages et de choix. Grâce à sa liberté, il peut, pour ainsi dire, « s’arracher à la nature » et faire des choix déterminants pour la conduite de sa vie. Il enrichit ainsi sa vie par la culture. Certains considèrent qu’une des plus sûres expressions de notre dignité humaine tient à notre résilience, c'est-à-dire à notre capacité de traverser les situations difficiles, parfois sans issue apparente, et de réinventer sans cesse notre avenir. 

 

La liberté ne saurait s’exercer sans responsabilité. Ce n’est pas la moindre expression de notre dignité que de pouvoir répondre de nos actes (le terme anglais response-able est particulièrement évocateur), tant à l’égard de nous-mêmes qu’à l’égard des autres et de notre environnement. Dans le sanctuaire de notre conscience, nous exerçons la plus importante des responsabilités, celle que nous assumons envers nous-mêmes. Elle nous permet de déterminer qui nous voulons devenir et d’œuvrer à ce que nous sommes appelés à être. Grâce au même sens des responsabilités, nous pouvons nous associer à nos semblables dans la construction d’un monde meilleur. Tout d’abord en étant de bons gérants de notre environnement, soucieux de le développer de façon durable et de le transmettre en bonne condition aux générations à venir.

 

Plusieurs façons d’assumer nos responsabilités à l’égard de nos frères et sœurs font honneur à l’être humain et témoignent de sa dignité. Elles font appel à notre capacité de dépasser les apparences et de découvrir en l’autre un semblable, en attente d’un regard accueillant, d’une présence fraternelle voire d’une amitié. Est-ce que l’une des plus belles réalités de la vie ne consiste pas en un altruisme qui ouvre sur le don de soi et l’engagement gratuit au service des autres ? Rappelons-nous le récit de Saint-Exupéry dans Terre des Hommes. L’avion de Guillaumet s’est écrasé dans les Andes. Seul dans la neige et le froid, il marche pour atteindre du secours. À un certain moment, fatigué et engourdi par le froid, une envie le tenaille : s’arrêter et s’endormir doucement dans la neige. Mais il lui vient à l’esprit que si son corps n’est pas retrouvé, sa femme et ses enfants ne pourront pas bénéficier de ses assurances. Il se relève en disant : « Il faut que je marche… un pas de plus… toujours un pas. » Il doit même tailler dans ses chaussures afin de donner plus de place à ses pieds enflés par le gel. Enfin, il rejoint un village. Il dit alors : « Ce que j’ai fait, je le jure, aucun animal ne l’aurait fait. » Quelle magnifique expression de la dignité humaine!

 

On comprend alors la définition que donne le philosophe Kant de la dignité humaine : ce qui est sans prix. Il est possible de mettre une étiquette sur un objet ou un animal pour en déterminer le prix. Jamais sur un être humain : il est sans prix. Des gens ont osé le faire à l’époque de la traite des esclaves, mais nous comprenons mieux aujourd’hui à quel point cette pratique était inique et déshumanisante, davantage encore pour les traiteurs que pour les esclaves eux-mêmes. 

 

Notre caractère unique, notre capacité de penser, notre liberté et notre responsabilité nous confèrent une dignité à laquelle aucun autre être de la création ne peut prétendre.

La dignité humaine est à ce point fondamentale qu’elle se compare à l’aimant qui dispose la limaille de fer dans son champ de forces : elle imprègne toutes les valeurs et toutes les dimensions de la vie.

 

Une dignité corporelle et intégrale

 

Elle retentit de façon particulière sur notre condition corporelle. En effet, le corps peut être considéré comme un médiateur permettant d’atteindre la personne et d’approcher son mystère. Il participe à la dignité de l’être humain; en l’honorant, nous honorons la personne. 

 

C’est pourquoi, dans la plupart des pays, les parties du corps sont hors commerce. Au Canada, les organes pour transplantation sont l’objet d’un don et non d’une rémunération; les gamètes pour l’insémination artificielle et l’aide médicale à la procréation sont gratuits. De même pour l’utilisation des cellules souches du cordon ombilical.

 

Pour la même raison, le corps humain ne doit jamais être traité comme un objet, jamais instrumentalisé comme un objet, jamais objet du pouvoir ou du désir d’un autre qui voudrait en disposer selon son bon vouloir. La prostitution et la pornographie sont radicalement contraires à la dignité humaine.

 

Quand le corps est blessé par la maladie ou le handicap, les personnes malades peuvent facilement éprouver le sentiment d’une perte de dignité. Le corps mérite alors une attention et un respect absolus – ce dont témoigne habituellement le personnel soignant de nos hôpitaux et de nos centres de soins de longue durée. De même, après la mort, les restes mortels participent encore de la dignité de la personne. Les civilisations primitives en avaient le sentiment et une conviction innée. À preuve, elles ont développé des pratiques funéraires qui font encore honneur à l’être humain. Les rites funéraires chrétiens contribuent donc, en faisant appel aux sens (encens, fleurs, musique) et aux symboles (lumière du cierge de Pâques, eau du baptême, communion), à honorer toutes les dimensions de la personne, dont son corps, puis à accompagner le défunt vers la vie en présence de Dieu… là où la dignité prend toute son ampleur…

Monseigneur Bertrand Blanchet
Archevêque émérite de Rimouski
Auteur, La bioéthique. Repères d’humanité, Montréal, Médiaspaul (2009)

 

(1) Valérie Gaudreau, Le Soleil, 17 février 2010.

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