Les croyants, des citoyens de deuxième classe?

2018-03-13

Mgr Lépine et Justin Trudeau lors de la messe du 375e anniversaire de Montréal, le 17 mai 2017 à la basilique Notre-Dame de Montréal (Photo : CNS photo/Dario Ayala, Reuters)(Crux) Dans une entrevue accordée au média catholique Crux, Mgr Christian Lépine discute ouvertement des enjeux reliés au projet de loi 62 et des récents changements aux conditions d'admissibilité du programme Emplois d'été Canada.

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La loi 62, qui exige que les personnes qui reçoivent des services publics montrent leurs visages, affectera plus concrètement les musulmanes qui portent le niqab ou la burka si des accommodements religieux ne sont pas mis en place. Quels sont les principes de liberté religieuse en jeu ici?

L'intention manifeste de la loi est d'affirmer la liberté de religion et de conscience au nom de la neutralité de l'état. Mais qu'est-ce que la neutralité? La neutralité peut être comprise - et c'est comme cela que je la comprends - comme signifiant que tous sont les bienvenus. Vous n'êtes pas obligés d'adhérer à une croyance en particulier et, peu importe ce en quoi vous croyez, de façon générale, on vous accueille, tel que vous êtes, en tant que personne. Lorsque la neutralité devient : « on veut bien vous accueillir, mais les signes de votre foi ne peuvent pas être visibles », est-ce encore de la liberté? Est-ce encore accueillant? Vous êtes bienvenu, mais pas à tous les égards.  


Si vous êtes un représentant de gouvernement ou un fonctionnaire, vous pouvez dire que c'est pour assurer la neutralité que nous excluons certains signes. Mais, à mon avis, la neutralité serait mieux servie en disant que tous, ainsi que les signes particuliers de leur foi, sont les bienvenus. Ainsi, le pluralisme deviendrait visible; on pourrait voir que nous sommes une société pluraliste. Par contre, si vous dites que nous sommes une société pluraliste, mais que certains signes visibles ne sont pas permis, alors le pluralisme devient invisible. Je ne crois pas à une neutralité qui exclut certaines personnes.     

Pourquoi les catholiques devraient-ils se préoccuper de ce cas?


Bien, d'abord, il y a la question de principe. On peut se dire : « Cela ne nous concerne pas, c'est pour les autres. » Mais un jour, ce pourrait être pour nous.  

Ensuite, il faut considérer l'effet d'entraînement. Les lois ont un effet sur les rapports sociaux, elles envoient des signaux sur ce que la société considère comme important. Si nous choisissons d'exclure au nom de la neutralité, alors, peut-être qu'un jour, une personne fera la file pour se faire servir - dans une pharmacie ou une autre entreprise - et quelqu'un lui dira : « Que faites-vous ici avec votre burka, avec votre niqab? Retournez dans votre pays si vous n'aimez pas ça ici. Retirez votre signe ou sortez de la file. » L'effet d'entraînement de cette loi peut affecter la mentalité des gens et leur capacité à accueillir les autres avec leur foi.    

Voyez-vous cela comme le signe d'une diminution de la tolérance religieuse au Canada?  


C'est un signe de diminution de la liberté de religion et de conscience. Certains pourraient dire que c'est peu, mais le pape François parle de « persécution polie », et cela pourrait nous y mener. Je ne pense pas que ce soit l'intention de la loi, mais si la neutralité de l'état est utilisée pour exclure la manifestation publique de certaines croyances religieuses, d'une certaine façon, nous nous dirigeons vers la création de citoyens de deuxième classe.  

Pensez-vous que le pape François a aidé à rapprocher les différentes communautés de foi au Québec?  


Certaines personnes, au Québec, avaient commencé à jeter des ponts interconfessionnels avant le Concile Vatican II. Mais après le concile, les dirigeants religieux et la société civile ont fait un effort conscient à cet effet.  Le pape François aide certainement en cette matière en nous invitant à une « civilisation de la rencontre ». Bien entendu, la rencontre signifie rencontrer les personnes partageant notre foi, mais c'est aussi rencontrer celles qui ont d'autres croyances et d'autres modes de vie.    

Parlant des questions interconfessionnelles, de nombreux groupes d'inspiration religieuse se sont réunis pour protester contre les changements que le gouvernement du Canada a apportés au programme d'emplois d'été qui demande une affirmation de soutien au droit à l'avortement afin de pouvoir recevoir la subvention fédérale. Comment en est-on arrivé là et quel est l'enjeu ici?

Nous devons remonter à la Déclaration des droits de l'Homme en 1948 par les Nations Unies, qui est le modèle de notre Charte des droits. Tous, autour de la table, ne partageaient pas les mêmes croyances religieuses, philosophies ou convictions. Il y avait des chrétiens, mais aussi des musulmans, des athées et un régime communiste autour de la table. Après deux ans de discussions, ils ne réussissaient toujours pas à s'entendre sur une première version de déclaration commune sur les raisons pour lesquelles on doit respecter les droits de la personne. Ils ont donc décidé de réorienter leurs efforts, délaissant leurs propres positions de départ pour se concentrer, plutôt, sur une affirmation ferme de la dignité inhérente de chaque personne humaine. C'est cette affirmation qui est devenue le point de départ : chaque groupe la justifiant ensuite à sa propre façon, selon sa propre religion ou philosophie. Il ne s'agissait pas d'utiliser la Déclaration pour créer un système de croyances à partir duquel juger les autres croyances ou les diminuer. Elle visait plutôt à créer une société qui comprend différents systèmes de croyances et les respecte. Pas à permettre aux uns d'imposer leur système de croyances aux autres.


La Charte des droits est là pour protéger le pluralisme et la diversité de religions, de croyances et de façons de penser. Pas pour que je puisse prendre ma Charte et l'utiliser contre les croyances d'autres personnes. Dans ce sens, je ne pense pas qu'on puisse utiliser la Charte des droits pour dire : « Vos croyances, vos façons de penser ne sont pas les miennes, donc vous ne recevrez pas de financement du gouvernement. » L'avortement n'est pas dans la Charte des droits, donc si vous voulez respecter les personnes qui ont des croyances différentes, et si vous voulez être démocratiques, vous ne pouvez pas décider de donner du financement ou non en vous basant sur des matières liées à leurs croyances.    

Vous avez mentionné que le pape François a parlé de la persécution « polie » des chrétiens, pensez-vous que cela en soit un exemple?  


Dans le cas du programme d'emplois d'été, j'appellerais cela une forme polie d'exclusion. Le message est : « Vous faites partie de la société, mais il y a certains aspects de ce que vous êtes que vous devez garder privé parce que nous ne voulons pas qu'ils fassent partie de la société. » Notre Charte des droits n'a pas été rédigée dans ce but; elle a été adoptée pour nous empêcher de créer des citoyens de deuxième classe.


Traduit de l'article original publié sur Cruxnow.com

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