Les
évêques du Québec en visite ad limina
Allocution
de Mgr Gilles Cazabon, OMI, Président de l'Assemblée des évêques
catholiques du Québec au pape Benoît XVI, à l'occasion de
leur visite ad limina du 1er au 15 mai 2006 Très
Saint-Père,
C'est
une grande joie pour nous de vous retrouver aujourd'hui alors que vous venez d'entreprendre
votre deuxième année comme évêque de Rome et successeur
de l'apôtre Pierre. Nous vous remercions d'avoir accepté cette tâche
si lourde " dans la vigne du Seigneur ". Tous les jours, avec les fidèles
de nos diocèses, nous prions à vos intentions. La
visite ad limina est pour nous un moment important de notre vie d'évêques.
En venant prier sur les tombeaux des apôtres Pierre et Paul, nous prenons
une conscience renouvelée du lien qui par-delà les générations
nous unit à ces " colonnes " sur lesquelles est bâtie l'Église
de Dieu et nous entendons plus clairement la Parole du Seigneur qui nous invite
à en être les pasteurs. En venant rencontrer l'évêque
de Rome qui " préside à la charité de toutes les Églises
", nous redécouvrons la richesse des liens de communion qui nous unissent
au successeur de Pierre. Depuis
notre dernière visite en 1999, des changements juridiques et sociaux -
particulièrement dans le domaine de l'éducation catholique - ont
marqué la société québécoise et accentué
son caractère séculier et pluraliste. De difficiles débats
ont porté sur des points fondamentaux de la vie en société,
comme le respect de la vie et la nature du mariage. Des tensions se sont fait
sentir à l'intérieur même de notre Église face à
certains aspects de l'enseignement du Magistère, particulièrement
dans le domaine de la morale et de la vie sacramentelle. Autant de phénomènes
qui nous font prendre conscience de la distance qui s'est creusée entre
notre culture chrétienne traditionnelle et la culture contemporaine. Il
devient impératif de trouver les mots et les gestes qui permettront de
franchir ce fossé et de présenter à nos concitoyens le message
libérateur de l'Évangile dans toute sa beauté et sa force
d'interpellation. Dans
un effort pour répondre à ce besoin et avec le souci de prendre
le relais de l'enseignement religieux catholique appelé à disparaître
bientôt du programme des écoles publiques, nous avons voulu enclencher
dans tous les diocèses un vaste mouvement en faveur de l'éducation
de la foi, tant des jeunes que des adultes. Nous en avons dégagé
les lignes de force dans un document intitulé Jésus Christ, chemin
d'humanisation. Il
nous est apparu essentiel d'aller au cur même de la foi et d'axer
toute la démarche sur une véritable rencontre de Jésus Christ.
Une telle rencontre ouvre à l'accueil du Dieu Trinité et suscite
chez le disciple une réponse qui se déploie en engagements concrets.
À nos contemporains soucieux d'authenticité et de réalisation
personnelle, nous avons voulu montrer comment Jésus Christ est lui-même
source de libération et de vie, comment l'on peut trouver dans la communion
à son mystère la source et le chemin d'une humanisation véritable.
En
lien avec cette proclamation, nous avons voulu porter une attention spéciale
aux questions de charité fraternelle et de justice sociale. La lutte pour
la justice et l'engagement concret pour soulager les plus défavorisés
sont au cur de la mission d'évangélisation de l'Église.
Ils apparaissent aussi comme un lieu privilégié de rencontre avec
des personnes qui ne partagent pas la foi chrétienne et qui sont animées
par un profond désir de justice. Dans un monde marqué par l'économie
de marché et par l'idéologie de la productivité, l'Église
a un rôle important à jouer dans le rappel des valeurs fondamentales
qui construisent l'humanité. Mais
la foi se vit en communauté et se nourrit des grands axes de la vie communautaire
: l'enseignement, la célébration et le partage. Une tâche
essentielle de notre ministère est de promouvoir des communautés
locales qui soient des communautés de foi, des communautés fraternelles,
des communautés engagées au cur du monde, des communautés
célébrantes et évangélisatrices. Les
jeunes sont pour nous l'objet d'une grande préoccupation. Ils sont peu
nombreux dans les organismes ecclésiaux, peu présents aux eucharisties
dominicales et il n'est pas facile de les rejoindre. Des initiatives de plus en
plus nombreuses sont prises sur le plan des diocèses pour développer
une pastorale de la jeunesse dynamique. Nous
sommes aussi très préoccupés par la situation de la famille,
grandement ébranlée dans notre pays : fragilisation et souffrance
des couples, formes variées d'union entre hommes et femmes, baisse du nombre
de mariages, faible natalité, etc. Mais
force est de constater que pour répondre aux défis à relever,
nous ne pouvons plus compter sur un personnel pastoral abondant et des ressources
financières adéquates. Depuis plusieurs décennies, le nombre
de personnes engagées en pastorale - et particulièrement des prêtres
- est en constante diminution et la moyenne d'âge est de plus en plus élevée.
Cette
évolution nous place devant des enjeux sans précédent. C'est
la sacramentalité de l'Église qui risque d'être touchée
: impossibilité d'assurer l'Eucharistie quotidienne, voire dominicale,
dans toutes les paroisses, difficulté d'accès au sacrement du pardon
sous sa forme individuelle, obscurcissement de la place du ministère ordonné
dans l'action pastorale. Même si un grand effort est fait du côté
de la pastorale vocationnelle, la surcharge que les prêtres doivent concrètement
assumer a un effet dissuasif sur beaucoup de jeunes qui commencent à songer
à une vocation presbytérale. Cette situation entraîne actuellement
un redéploiement des ministères, un partage plus grand des tâches
avec les diacres, les agents et agentes de pastorale, ainsi qu'avec l'ensemble
des membres de la communauté, devenus plus conscients de leur dignité
de baptisés et de leur responsabilité ecclésiale. Mais un
tel redéploiement ne peut suppléer l'absence du ministère
presbytéral. *
* *
Très
Saint-Père, vous remerciant de votre accueil et de vos paroles de soutien
pastoral, nous poursuivrons notre route en espérant vous accueillir à
notre tour lors du Congrès eucharistique international de 2008 : avec des
représentants de tous les continents réunis dans la ville de Québec,
nous célèbrerons le mystère qui est " la source et le
sommet de notre ministère " : l'Eucharistie, " don de Dieu pour
le salut du monde. " Gilles
Cazabon, évêque de Saint-Jérôme Président
de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec Le
11 mai 2006 (Retour
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Discours
du pape Benoît XVI Aux évêques du Québec en visite
ad limina
Messieurs
les Cardinaux,
Chers Frères dans l'Épiscopat,
Je suis
heureux de vous accueillir, Pasteurs de l'Église dans la région
ecclésiastique du Québec, venus accomplir votre visite ad limina
et partager vos soucis et vos espérances avec le Successeur de Pierre et
ses collaborateurs. Notre rencontre est une manifestation de la communion profonde
qui unit chacun de vos diocèses avec le Siège de Pierre. Je remercie
Mgr Gilles Cazabon, Président de l'Assemblée des Évêques
catholiques du Québec, pour la présentation du contexte, parfois
difficile, dans lequel se déroule votre ministère pastoral. À
travers vous, je voudrais aussi saluer chaleureusement vos diocésains,
prêtres, diacres, religieux, religieuses, laïcs, appréciant
la part que de nombreuses personnes prennent à la vie de l'Église.
Que Dieu bénisse les efforts généreux accomplis pour que
la Bonne Nouvelle du Seigneur Ressuscité soit annoncée à
tous !
Avec les trois autres groupes d'Évêques de votre pays,
j'aurai l'occasion de poursuivre ma réflexion sur des thèmes significatifs
pour la mission de l'Église dans la société canadienne, marquée
par le pluralisme, le subjectivisme et un sécularisme croissant.
En
2008, alors que Québec célébrera le quatrième centenaire
de sa fondation, votre région accueillera le Congrès eucharistique
international. Aussi, voudrais-je tout d'abord inviter vos diocèses à
un renouveau du sens et de la pratique de l'Eucharistie, par une redécouverte
de la place essentielle que doit tenir dans la vie de l'Église "l'Eucharistie,
don de Dieu pour la vie du monde". En effet, dans vos rapports quinquennaux,
vous avez souligné la diminution notable de la pratique religieuse au cours
des dernières années, relevant notamment que les jeunes sont peu
nombreux dans les assemblées eucharistiques. Les fidèles doivent
être convaincus du caractère vital de la participation régulière
à l'Assemblée dominicale, pour que leur foi puisse grandir et s'exprimer
de façon cohérente. En effet, l'Eucharistie, source et sommet de
la vie chrétienne, nous unit et nous conforme au Fils de Dieu. Elle construit
aussi l'Église, la consolide dans son unité de Corps du Christ;
aucune communauté chrétienne ne peut s'édifier si elle n'a
pas sa racine et son centre dans la célébration eucharistique. Malgré
les difficultés de plus en plus grandes que vous connaissez, il est du
devoir des Pasteurs d'offrir à tous la possibilité effective de
satisfaire au précepte dominical et de les y inviter. Rassemblés
en Église pour célébrer la Pâque du Seigneur, les fidèles
puisent dans ce sacrement lumière et force afin de vivre pleinement leur
vocation baptismale. De plus, le sens du sacrement ne s'épuise pas dans
le moment de la célébration. "En recevant le Pain de vie, les
disciples du Christ se disposent à aborder, avec la force du Ressuscité
et de son Esprit, les tâches qui les attendent dans leur vie ordinaire"
(Dies Domini, n. 45). Après avoir vécu et proclamé la présence
du Ressuscité, les fidèles auront à cur d'être
évangélisateurs et témoins dans leur vie quotidienne.
Cependant,
la diminution du nombre des prêtres, qui rend parfois impossible la célébration
de la messe dominicale en certains lieux, met en cause de manière préoccupante
la place de la sacramentalité dans la vie de l'Église. Les nécessités
de l'organisation pastorale ne doivent pas compromettre l'authenticité
de l'ecclésiologie qui s'y exprime. Le rôle central du prêtre
qui, in persona Christi capitis, enseigne, sanctifie et gouverne la communauté,
ne doit pas être minimisé. Le sacerdoce ministériel est indispensable
à l'existence d'une communauté ecclésiale. L'importance du
rôle des laïcs, dont je salue la générosité au
service des communautés chrétiennes, ne doit jamais occulter le
ministère absolument irremplaçable des prêtres pour la vie
de l'Église. Ainsi, le ministère du prêtre ne peut être
confié à d'autres personnes sans nuire de fait à l'authenticité
de l'être même de l'Église. De plus, comment des jeunes pourraient-ils
avoir envie de devenir prêtres si le rôle du ministère ordonné
n'est pas clairement défini et reconnu?
Il faut toutefois relever
comme un réel signe d'espérance la soif d'un renouveau qui se fait
sentir chez les fidèles. Les Journées mondiales de la Jeunesse de
Toronto ont eu un impact positif chez de nombreux jeunes canadiens. La célébration
de l'Année de l'Eucharistie a permis un réveil spirituel, notamment
par le développement de l'adoration eucharistique. Le culte rendu à
l'Eucharistie en dehors de la Messe, étroitement relié à
la célébration, est aussi d'une très grande valeur pour la
vie de l'Église, car il tend à la communion sacramentelle et spirituelle.
Comme l'a écrit le Pape Jean-Paul II, "si, à notre époque,
le christianisme doit se distinguer surtout par 'l'art de la prière', comment
ne pas ressentir le besoin renouvelé de demeurer longuement, en conversation
spirituelle, en adoration silencieuse, en attitude d'amour, devant le Christ présent
dans le Saint-Sacrement?" (Ecclesia de Eucharistia, n. 25). De cette expérience,
on ne peut que recevoir force, consolation et soutien.
La vie de prière
et de contemplation, fondée sur le mystère eucharistique, se trouve
aussi au cur de la vocation des personnes consacrées, qui ont choisi
la voie de la sequela Christi pour se donner au Seigneur avec un cur sans
partage, dans une relation toujours plus intime avec lui. Par leur attachement
sans détour à la personne du Christ et à son Église,
elles ont la mission particulière de rappeler à tous la vocation
universelle à la sainteté.
Chers frères dans l'Épiscopat,
l'Église est reconnaissante aux Instituts de vie consacrée de votre
pays pour l'engagement apostolique et spirituel de leurs membres. Cet engagement
s'exprime de bien des manières, notamment à travers la vie contemplative,
qui fait monter vers Dieu une incessante prière de louange et d'intercession,
ou encore dans le généreux service de l'activité catéchétique
et caritative de vos diocèses, et par la proximité avec les personnes
les plus défavorisées de la société, manifestant ainsi
la bonté du Seigneur pour les petits et les pauvres. C'est dans cet engagement
quotidien que se mûrit la recherche de la sainteté que veulent vivre
les personnes consacrées, notamment à travers un mode de vie différent
de celui du monde et de la culture ambiante. Toutefois, à travers ces engagements,
il est primordial que, en ayant une vie spirituelle intense, les personnes consacrées
proclament que Dieu seul suffit pour donner la plénitude à l'existence
humaine.
Pour aider les personnes consacrées à vivre leur
vocation spécifique dans une authentique fidélité à
l'Église et à son magistère, je vous invite donc à
porter une attention particulière à l'affermissement de relations
confiantes avec elles et avec leurs Instituts. La vie consacrée est un
don de Dieu au bénéfice de toute l'Église et au service de
la vie du monde. Il est donc nécessaire qu'elle se développe dans
une solide communion ecclésiale. Les défis auxquels la vie consacrée
doit faire face ne peuvent être affrontés qu'en manifestant une unité
profonde entre ses membres et avec l'ensemble de l'Église et de ses Pasteurs.
J'invite donc les personnes consacrées, hommes et femmes, à faire
grandir leur sens ecclésial et leur souci de travailler en relation toujours
plus étroite avec les Pasteurs, accueillant et diffusant la doctrine de
l'Église dans son intégrité et son intégralité.
La
communion ecclésiale, qui est fondée sur la personne même
de Jésus Christ, exige aussi la fidélité à la doctrine
de l'Église, notamment par une juste interprétation du Concile Vatican
II, à savoir, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, "dans
une herméneutique de la réforme, du renouveau dans la continuité
de l'unique sujet-Église, que le Seigneur nous a donné" (Discours
à la Curie romaine, 22 décembre 2005). En effet, si nous lisons
et recevons ainsi le Concile, "il peut être et devenir toujours davantage
une grande force pour le renouveau, toujours nécessaire, de l'Église"
(ibid.).
Le renouveau des vocations sacerdotales et religieuses doit aussi
être un souci permanent pour l'Église dans votre pays. Une véritable
pastorale vocationnelle trouvera sa force dans l'existence d'hommes et de femmes
qui témoignent d'un amour passionné pour Dieu et pour leurs frères,
dans la fidélité au Christ et à l'Église. Et l'on
ne saurait oublier la place essentielle d'une prière confiante, pour créer
une nouvelle sensibilité dans le peuple chrétien, qui permette aux
jeunes de répondre aux appels du Seigneur. C'est pour vous et pour toute
la communauté chrétienne un devoir primordial de transmettre sans
peur l'appel du Seigneur, de susciter des vocations et d'accompagner les jeunes
sur la voie du discernement et de l'engagement, dans la joie de se donner dans
le célibat. Dans cet esprit, il vous revient d'être attentifs à
la catéchèse dispensée aux enfants et aux jeunes, pour leur
permettre de connaître en vérité le mystère chrétien
et d'accéder au Christ. À ce sujet, j'invite donc l'ensemble de
la communauté catholique du Québec à porter une attention
renouvelée à son attachement à la vérité de
l'enseignement de l'Église, en ce qui concerne la théologie et la
morale, deux aspects inséparables de l'être chrétien dans
le monde. Les fidèles ne peuvent pas, sans perdre leur identité
propre, souscrire aux idéologies qui parcourent aujourd'hui la société.
Chers
Frères dans l'épiscopat, à la fin de notre rencontre, je
voudrais vous encourager vivement dans votre ministère au service de l'Église
au Canada. Que le Christ ressuscité vous donne joie et paix pour guider
les fidèles sur les chemins de l'espérance, afin qu'ils soient dans
la société canadienne d'authentiques témoins de l'Évangile.
À tous, je donne de grand cur la Bénédiction apostolique. Vatican,
le 11 mai 2006 (Retour
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